S’exprimant auprès d’IGIHE, Amb. Ngarambe s’est appuyé sur son ouvrage "Le génocide contre les Tutsi au Rwanda en 1994. Conséquences inéluctables des politiques criminelles et des crimes politiques de 1959 à 1994", dans lequel il analyse les évolutions politiques et les violences ayant précédé le génocide.
Né en 1937, Habyarimana a grandi dans un contexte marqué par la diffusion d’idées présentant les intérêts des Hutu comme une priorité. Ces idées avaient notamment été développées dans le document connu sous le nom de « Manifeste des Bahutu », publié près de deux décennies après sa naissance.
Selon Amb. Ngarambe, en 1960, un an après le début de la « Révolution hutu », Habyarimana rejoint l’armée dans le cadre d’un programme associé au colonel belge Guy Logiest, qui cherchait à établir une force militaire majoritairement hutu.
« Dans cette armée, Logiest voyait en Habyarimana quelqu’un qui pouvait représenter cette jeunesse hutu, préparée à tuer les Tutsi sans hésitation. Il avait été exposé à cette idéologie alors qu’il avait environ 20 ans, pendant sa formation militaire », affirme Amb. Ngarambe.
Habyarimana, de l’armée au pouvoir
Après sa formation militaire, Habyarimana a participé aux opérations menées contre les forces appelées 'Inyenzi' en 1962 et 1963, au cours desquelles des civils tutsi ont également été tués lors de violences de représailles.
Entre 1963 et 1964, Habyarimana a progressivement occupé des postes de responsabilité au sein de l’armée et des structures de sécurité, tandis que les violences contre les Tutsi se sont poursuivies durant cette période avec le soutien du mouvement politique PARMEHUTU, comme le rappelle l’historien.
« De manière générale, nous pouvons dire que l’idéologie génocidaire chez Habyarimana n’est apparue ni dans les années 1990 ni dans les années 1980, mais a commencé avec la création du PARMEHUTU et la diffusion du Manifeste des Bahutu », déclare-t-il.
Amb. Ngarambe estime que Habyarimana a ensuite hérité de certains éléments du système politique et idéologique instauré sous le président Grégoire Kayibanda, alors que les violences anti-Tutsi avaient déjà marqué cette période.
Il présente également Habyarimana comme un jeune officier ambitieux qui, à 26 ans, lorsqu’il est devenu commandant de l’armée rwandaise, nourrissait déjà l’ambition de devenir chef de l’État.
« À l’âge de 26 ans, lorsqu’il est devenu commandant de l’armée rwandaise, il avait déjà l’ambition de devenir chef de l’État. À partir de ce moment, il a commencé à devenir manipulateur et cherchait à contrôler ceux qui l’entouraient, en utilisant des mensonges pour les orienter dans la direction qu’il souhaitait », affirme Amb. Ngarambe.
La consolidation du pouvoir après 1973
Après le renversement de Kayibanda en 1973, Habyarimana a pris le pouvoir et instauré un nouvel ordre politique.
Selon Amb. Ngarambe, après le coup d’État et les meurtres de Kayibanda ainsi que de responsables politiques originaires du sud du Rwanda, Habyarimana a cherché à consolider son soutien auprès des Hutu de cette région.
Bien que le colonel Théoneste Lizinde ait par la suite été poursuivi par un tribunal militaire à Ruhengeri en lien avec le meurtre de responsables politiques originaires du sud du Rwanda, l’ambassadeur Ngarambe maintient que cette opération n’aurait pas pu avoir lieu sans que Habyarimana en soit informé.
« Lizinde a joué un rôle, mais son supérieur était le colonel Ntibitura, qui soutenait Habyarimana et lui rendait compte quotidiennement », affirme-t-il.
Il établit également un lien avec la hiérarchie dirigeant alors la préfecture de Ruhengeri, estimant que de telles opérations n’auraient pas pu être menées sans la connaissance des hauts responsables.
Le Hutu Power et la radicalisation politique
Selon Amb. Ngarambe, la mobilisation politique s’est particulièrement intensifiée à partir de 1993, lorsque Habyarimana et ses alliés ont cherché à renforcer le Hutu Power. Cette mobilisation s’est étendue aux structures administratives locales, où les Tutsi étaient présentés comme un ennemi commun.
« Il a mis en place une approche systématique et organisée visant à diffuser l’idéologie génocidaire parmi les Rwandais, particulièrement les Hutu, en les préparant dès l’enfance et dès l’école primaire », affirme-t-il.
Le déclenchement de la guerre, le 1er octobre 1990, avec l’offensive du Front patriotique rwandais (FPR) depuis l’Ouganda, a davantage radicalisé le contexte politique. Amb. Ngarambe estime que Habyarimana a utilisé cette guerre pour renforcer les appels à l’unité des Hutu et la mobilisation anti-Tutsi.
« Lorsque la guerre a commencé, Habyarimana semblait y voir une opportunité. Il a dit : “Je vais maintenant résoudre le problème ; je vais unir les Hutu” », rapporte-t-il.
Selon l’historien, Habyarimana et ses alliés ont progressivement présenté le conflit avec le FPR comme une confrontation entre Hutu et Tutsi.
Il cite Ferdinand Nahimana, Jean-Bosco Barayagwiza et d’autres acteurs comme des figures importantes de la campagne de propagande anti-Tutsi, dont les discours présentaient notamment le Rwanda comme attaqué par des Inyenzi venus d’Ouganda avec des Ougandais, encourageant ainsi les Hutu à se considérer comme menacés.
Habyarimana a été tué le 6 avril 1994, lorsque l’avion qui le transportait avec le président burundais Cyprien Ntaryamira a été abattu près de Kigali. Dès le lendemain, des tueries organisées ont commencé à Kigali avant de s’étendre rapidement à travers le pays.
En environ 100 jours, plus d’un million de Tutsi sont systematiquement massacrés.
Pour Amb. Ngarambe, le Génocide contre les Tutsi de 1994 doit être replacé dans une histoire plus longue de discrimination, de violences politiques et de mobilisation extrémiste, son analyse présentant ainsi ce génocide non comme un événement isolé, mais comme l’aboutissement de plusieurs décennies de préparation idéologique, de discrimination institutionnalisée et d’escalade de la violence.




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