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Rwanda : Sortir de la forte dépendance économique extérieure

Redigé par Dr André Twahirwa
Le 15 novembre 2018 à 01:33

« Nous avons confié à d’autres la responsabilité de notre futur, non pas par la force, mais par défaut » (Paul KAGAME, Discours Assemblée Générale de l’ONU, 25 septembre 2018)
L’indépendance politique et l’indépendance économique sont indissociables. Mais, l’argent étant le nerf de la guerre, priorité est donnée à l’autonomie économique. Priorité et non primauté : la maîtrise de son destin est la condition sine qua non d’un développement durable, qui ne peut être qu’endogène. C’est ainsi que le « miracle rwandais » est d’abord politique. Mais il a fallu se donner les moyens financiers de son indépendance économique : promouvoir l’épargne intérieure à long terme en créant ou en accompagnant des fonds d’investissement nationaux, publics ou privés – une œuvre de longue haleine – et recourir aux partenariats public-privé.
Par André TWAHIRWA, Africaniste et élu local en Île-de-France

La « Vision 2020 » a été le résultat d’un long processus de consultations nationales qui ont été initiées entre 1997 et 2000 : elle cherche à transformer le Rwanda en un pays à revenus intermédiaires pour l’année 2020. Ce qui exigera d’avoir atteint, sur le plan économique, un RNB/hab. d’environ 900 US$ (contre 220 US$ en 2000) et un taux de croissance annuel d’au moins 7% (contre 4,32% en 1999) ; un taux de pauvreté de 30 % (contre 60,4 % en 2000) et une espérance de vie moyenne de 55 ans (contre 49 ans en 2000), sur le plan social. Et pour cela, il faudra avoir transformé l’économie, « [basée] sur l’agriculture de subsistance, en une société basée sur la connaissance, avec des niveaux élevés d’épargne et d’investissements privés, réduisant ainsi la forte dépendance du pays sur l’aide extérieure » (Vision 2020, Introduction).

Se libérer de la forte dépendance extérieure pour retrouver la maîtrise de son destin, ce n’est pas une simple question de dignité : c’est la condition sine qua non à tout développement durable. Aussi, l’émergence d’un secteur privé viable, « qui puisse prendre la relève en tant que principal moteur de croissance de l’économie », est-elle le premier des quatre piliers de ce projet commun et à long terme : une classe d’entrepreneurs locaux est une composante essentielle du développement. Et cela va de pair avec la promotion de la culture d’épargne, de l’épargne nationale à long terme : priorité est, donc, donnée à l’autonomie financière. Et, comme celle-ci est une œuvre de longue haleine, il est nécessaire d’associer public et privé dans des investissements gagnant-gagnant et, en même temps, maîtrisés par la puissance publique : les partenariats public-privé (PPP) sont au cœur du développement des grandes infrastructures.

L’autonomie financière, une priorité : les fonds d’investissements nationaux
C’est la mise en place de ces solutions endogènes, couplée au processus de régionalisation, qui explique les succès socio-économiques (Banque Mondiale, Rwanda – Vue d’ensemble, 6 octobre 2015). Parmi les solutions endogènes, il en est une qui concerne l’autonomie financière : c’est le « Fonds de Développement Agaciro » (FDA) et, en anglais, “Agaciro Development Fund” (AGDF). Dans le même esprit de « Kwigira » (autonomie), un autre fonds public – mais dont le fonctionnement est différent – a été créé : le Fonds « RNIT Iterambere », un « produit » du Rwanda National Investment Trust Ltd (RNIT Ltd). Mais le plus ancien et le plus important des fonds nationaux est privé. Il s’agit de Crystal Ventures, un « investisseur atypique rwandais » (Igihe, janvier 2013).

Le Fonds de Développement Agaciro
Initié en décembre 2011 lors du 9ème Umushyikirano (Conseil du dialogue national), le fonds a été officiellement lancé par le président Paul Kagame en août 2012. Objectif : « Être un fonds souverain suffisamment doté pour améliorer le niveau d’autonomie financière du Rwanda en tant que nation [en mobilisant et en catalysant] des ressources pour financer le fonds grâce à la collecte de fonds par les Rwandais » (AGACIRO, site officiel). Il est géré par un conseil d’administration issu de différents secteurs de l’économie et approuvé par le Conseil des ministres.

Le nom "Agaciro" (du verbe “gucira” au sens de “donner une valeur”) traduit l’idée de dignité. Se libérer de l’ingérence extérieure pour retrouver la maîtrise de son destin, c’est (aussi) une question de dignité. Cela fut le cas en 2010 : en raison du soutien présumé du Rwanda à la rébellion armée du mouvement du 23 mars (M23) en RDC, en moins d’un mois, cinq pays occidentaux (États-Unis, Grande-Bretagne, Allemagne, Allemagne, Pays-Bas et Suède) avaient suspendu une bonne partie de leur aide au développement pour le Rwanda.
La spécificité du fonds vient souligner,aussi, sa dimension patriotique : contrairement à d’autres fonds souverains, qui reposent sur les excédents budgétaires, les revenus pétroliers et miniers, AGDF repose sur des contributions volontaires des Rwandais de la diaspora, des fonctionnaires, du secteur privé et des institutions étatiques ainsi que des amis du Rwanda.

Depuis mars 2016, l’AGDF est membre du Forum International des Fonds Souverains et de la table ronde de co-investissement des fonds souverains et des caisses de retraite. Et, en 2018, il a été classé deuxième sur 12 fonds souverains africains, avec un score de 62,24%, juste derrière le Fonds Souverain du Nigeria qui a obtenu 62,49% (L’indice “African Sovereign Wealth Funds 2018”). Mais ce n’est pas en raison de sa taille _ la taille des fonds souverains, ailleurs en Afrique, dépassent généralement un milliard de dollars _ mais sur d’autres critères comme la gouvernance, la performance financière, l’impact économique et la durabilité.
Six après son lancement, en août 2012, AGDF détient actuellement un portefeuille de 52,3 milliards FRW (contre 20 milliards en 2013). Et, sur ce montant global, 41,8 milliards FRW proviennent des contributions, tandis que 10,5 milliards, soit 1/5ème, sont issus des revenus d’investissement et de placements à long terme (Rwanda National Agency, 5 novembre 2018). Qu’en est-il du Fonds ITERAMBERE, qui n’est pas un fonds souverain et dont la cible est bien plus large ?

Le Fonds RNIT ITERAMBERE : l’épargne n’est pas la particularité des riches
Lancé en juillet 2016 par le Premier ministre de l’époque, Anastase Murekezi, le Fonds Iterambere (« Développement », en français), est un « produit » du Rwanda National Investment Trust Ltd (RNIT Ltd), constitué en société de gestion des investissements au mois d’août 2013, juste une année après le lancement de l’AGDF. Mais, contrairement à ce dernier, son capital initial a été entièrement payé par le gouvernement du Rwanda représenté par le ministère des Finances et de la planification économique. Sa mission principale est de « promouvoir la culture de l’épargne chez les ressortissants rwandais ; [de] faciliter une appropriation plus large des entreprises du Rwanda par la population rwandaise ; [d’]] informer le peuple rwandais des perspectives, des opportunités et des risques de la participation aux marchés financiers » (site officiel).
Le Fonds ITERAMBERE est ouvert, aussi, aux investisseurs institutionnels nationaux ou appartenant à la Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE). Mais l’épargne n’est pas la particularité des riches : la souscription minimum a été fixée à 2 000 FRW. Il s’agit de l’option dite de croissance. Pour l’option dite de revenu, elle a été fixée à 100 000 FRW, sans limite maximale.

Le fonds n’a que deux ans : la culture de l’épargne à long terme, qui n’est pas dans la tradition rwandaise, mais aussi la gestion des fonds publics, sont encore à renforcer. Mais les résultats sont encourageants : en janvier 2018, le fonds s’élevait à 1,77 milliards FRW avec un rendement absolu de 13,8 % depuis la création. Il a recours aux mêmes procédés d’investissement que l’AGDF pour fructifier les fonds collectés, en effectuant des dépôts à long terme dans les obligations du Trésor, dans des banques commerciales locales ou dans les actions de sociétés cotées à la Rwanda Stock Exchange (RSE), au premier rang desquelles figure Crystal Ventures.

Crystal Ventures : une solution de recours qui est devenue pérenne
À situation exceptionnelle, solutions exceptionnelles. Le fonds a été créé, en 1995, par des membres du Front patriotique rwandais (FPR) issus de la diaspora, sous l’appellation Tristar Investments avant d’être rebaptisée Crystal Ventures en 2009. Cela est lié au contexte de sa création. En effet, au sortir du Génocide, les caisses de l’Etat étaient vides, l’économie exsangue et rares ceux qui voulaient investir. Le groupe a donc été fondé pour relancer l’entreprise privée fortement délabrée. Et, par la suite, il a su profiter des opportunités de croissance dans un environnement vierge. Son objectif (actuel) est d’« être l’un des principaux groupes d’investissement mondiaux » (site officiel). Et, depuis juin 2017, le singapourien Kok Foong Lee en est le PDG.

Aujourd’hui, il s’est diversifié dans son financement et il est le deuxième employeur du pays (plus de 100 000 emplois directs et indirects), derrière l’État, grâce à ses participations dans divers secteurs-clé de l’économie. L’on reconnaît l’arbre à ses fruits : avec un capital estimé à 500 millions de dollars, il constitue un de ces grands fonds d’investissement privés dont aucun pays ne peut se passer car il en va de son autonomie financière et économique. Mais, dans cette quête de l’autonomie financière, Crystal Ventures et les deux autres fonds nationaux ne peuvent, dans leur état actuel, suffire. Pour dynamiser le développement du secteur privé, l’État a choisi de promouvoir des partenariats public-privé (PPP) : leur principal avantage est d’attirer les investissements sans accroître l’endettement de l’État. Le Rwanda a promulgué une loi relative aux partenariats public-privé en mai 2016 (loi n° 14/2016), en ligne avec le programme national de développement Vision 2020.

Les Partenariats Public Privé (PPP)
Selon la loi n° 14/2016 du 2 mai 2016, un accord de PPP est un contrat écrit conclu entre l’autorité contractante (une institution publique ayant l’accord de PPP dans ses attributions) et un partenaire privé pour conclure un accord avec l’autorité contractante (art. 2). Grâce aux PPP, le Rwanda peut davantage dynamiser certains secteurs-clés (art. 5) portant sur le « développement des infrastructures, y compris les réseaux améliorés de transport, la distribution de l’énergie et de l’eau ainsi que les réseaux TIC », en gros, sur le troisième des quatre piliers de la Vision 2020.

Avant la loi précitée du 2 mai 2016, en vertu de la loi règlementant les marchés publics, six PPP avaient été signés, entre 2003 et 2014, pour un montant total de 471,68 millions dollars US. Un seul, Rwanda Mountain Tea Giciye SHPP, conclu en 2012, concerne l’agriculture ; quatre concernent le secteur de l’énergie, le plus important étant Kivu Watt (142 millions de dollars en 2011), développé par KivuWatt Limited, une filiale de la britannique ContourGlobal. Mais le plus important relève des réseaux TIC. En juin 2013, le gouvernement rwandais – pour 49 % – et KT Corporation (anciennement Korea Telecom) – pour 51 % – ont conclu un partenariat public-privé, KT Rwanda Networks (200 millions de dollars), afin de déployer et d’exploiter un réseau à large bande haut débit complet et d’accélérer le développement de la capacité de services en ligne du pays.

De septembre 2016 à mars 2018, quatre PPP ont été conclus pour un total de 820 millions dollars US. Le plus important, signé en septembre 2016, concerne les infrastructures de transport. Il s’agit de l’aéroport de Bugesera, en cours de construction depuis août 2017 : à terme, 818 millions de dollars, dont 398,68 millions déjà engagés. Le gouvernement rwandais – pour 25 % – a signé un accord avec la société portugaise Mota-Engil – pour 75 % – afin de financer, construire et exploiter l’aéroport sous concession pendant 25 ans, cette dernière pouvant être renouvelée pour 15 ans. La première phase de construction devrait être achevée en 2019. En octobre 2016, un autre PPP, qui a fait parler de lui : celui avec la société américaine Zipline, avec laquelle le gouvernement rwandais sous-traite la livraison des poches de sang par des drones (15) nommés “Zips” et pour un coût qui serait plus ou moins équivalent à celui d’une livraison par la route.

Sur les quatre contrats signés en 2017, deux appartiennent au secteur de l’énergie (HQ Peat-fired Power plant pour 345 millions de dollars et Musanze Hydopower Plant pour 17 millions US$) ; un PPP, Kigali Bulk Water Supply (60 millions de dollars), qui porte sur le secteur-clé de la distribution d’eau : finalisé en mars 2017, il prévoit la vente d’eau traitée (40 000 m3/jour, soit près du tiers des besoins en eau potable de la ville de Kigali) par Kigali Water Limited à la Water and Sanitation Corporation (WASAC) pour une durée de 25 ans à partir de la mise en service des installations.

Mais le plus important PPP, en voie de finalisation, sera celui du futur chemin de fer Isaka-Kigali (521 km) avec des locomotives électriques (à 160 km, pour les trains passagers, et 120 pour les trains marchandises), dont le début des travaux est prévu pour décembre prochain. Le coût prévu s’élève à 2,5 milliards de dollars, sur lesquels la Tanzanie doit payer 1,3 milliards, grâce à un emprunt, tandis que le Rwanda contribuera au financement à hauteur de 1,2 milliards de dollars grâce à un partenariat public-privé.

En 2017, Rwanda Development Board (RDB) a enregistré des investissements d’une valeur de 1,675 milliard USD au Rwanda. En seulement dix ans (2007-2017), les investissements enregistrés au Rwanda ont (plus que) doublé : ils n’étaient que de 800 millions de dollars en 2007. Le Rwanda est donc de plus en plus attractif pour les affaires. Mais, à deux ans de son terme, l’objectif principal de la Vision 2020 sera-t-il atteint à la date prévue ?

Vision 2020 : bilan 2000-2017
Voici les résultats en chiffres 2017 (en US$, pour les montants) avec, entre parenthèses, les prévisions pour 2020. En dix-sept ans, le RNB/hab. est passé de 225$ à 774$ (900$), soit une multiplication par environ 3,5, avec un taux moyen de croissance annuelle supérieur à 7 % (4,3%). Et, comme ce taux reste le même pour les prévisions 2018-2000, à raison de 53$ d’augmentation par an, l’objectif sera atteint et largement. Sur le plan social, l’objectif est déjà atteint : le taux de pauvreté est tombé de 60,4 % à 30 % (30 %) – et même 20% pour les nouvelles prévisions 2020 – et l’espérance moyenne de vie, elle, est montée de 49 ans à 66,6 ans avec un dépassement de 11,6 points par rapport aux prévisions (55 ans).

S’agissant de la transformation des différents secteurs de l’économie, entre 2005 et 2017, le secteur agricole est passé de 37 % à 31 %, le secteur des services, de 43 à 46 %, et l’industrie, de 13 % à 16 %. Le résultat global de la réduction de la dépendance du pays sur l’aide extérieure est encore plus parlant : l’autonomie budgétaire est passée de 30 % à 84 % tandis que la dette extérieure est tombée de 78,7 à 39,2 %.
Et la Vision 2050, en cours d’élaboration depuis l’Umushyirano (Conseil du dialogue national) 2015, est encore plus ambitieuse.

Les ambitions de la « Vision 2050 »
Pour 2050, le Rwanda vise une économie à revenus élevés moyens (PNB/hab. d’environ 4.035 US$) en 2030, et à revenus élevés (RNB/hab. d’environ 12.476 US$) en 2050, avec une croissance annuelle supérieur à 9 % et 100 % d’accès aux soins de qualité ainsi que l’éradication de l’extrême pauvreté. Et ce, grâce, notamment, à 17 % de croissance annuelle de l’industrie locale et des exportations du “Made in Rwanda” : porté par deux importantes réformes en cours de l’Union africaine, le pays pourra s’appuyer, bien davantage, sur l’intégration régionale et internationale.

La première porte sur la liberté de circulation des biens : l’accord sur la Zone de libre-échange continentale africaine (ZELC), qui vise à créer un marché commun de 1,2 milliard d’habitants, dont le PIB cumulé avoisinerait 2 500 milliards de dollars US. Après plusieurs décennies de négociations, il a été signé par 44 pays en mars dernier et, six mois après son lancement, il a déjà récolté neuf ratifications sur les 22 nécessaires à son entrée en vigueur.

L’autre réforme concerne la liberté de circulation des personnes, déjà en vigueur dans (pratiquement) toutes les organisations régionales. Un passeport de l’Union africaine a été lancé en juillet 2016. Mais le Protocole sur la libre circulation des personnes en Afrique, signé par 27 pays en mars dernier, n’a été ratifié que par le Rwanda. Néanmoins, en plus de ce dernier, des pays (Seychelles, Maurice, Ethiopie, Maroc et Bénin) ont passé la première phase : faciliter le droit d’entrée en réduisant les exigences en matière de visa.

Comme il est dit déjà dans la conclusion de la Vision 2020, « [La Vision 2050] est réaliste si l’on se base sur le fait que d’autres pays ayant eu des conditions initiales défavorables et semblables aux nôtres ont réussi : l’expérience de développement “des Tigres Asiatiques” prouve que ce rêve pourrait devenir une réalité ». Et le bon bilan de la Vision 2020 aussi.


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