Ce sont les faits. Bruts. Froids. Terrifiants. Incontestables. Un million de morts en quelques semaines. Ce 2 juin 2026 sera inauguré à Paris par les présidents rwandais et français, un monument à la mémoire des victimes du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda. Il était temps, car la violence du mensonge maintient la plaie ouverte.

Aujourd’hui, de nombreuses forces, dans une improbable alliance, tentent d’imposer un autre récit et d’intimider ceux qui défendent la vérité et en France comme ailleurs, des thèses inacceptables s’installent.

Certaines, ouvertement négationnistes, finissent devant la justice comme ce fut le cas pour le journaliste Charles Onana et son éditeur Damien Serieyx [Éditions du Toucan] condamnés en décembre 2024 par la 17ème chambre du tribunal correctionnel de Paris. D’autres sont plus insidieuses. Il a fallu la mobilisation des associations de défense de la mémoire du génocide pour aboutir à l’annulation d’un concert en mars 2025 à Paris, tant le vocabulaire de l’inégalité ethnique et de la violence imprégnait les prises de position des artistes invités.

L’exploitation politique est aussi une face de cette offensive, par exemple lorsque la France Insoumise, reprenait, dans une proposition en mars 2025 de résolution européenne pour condamner la situation dramatique à l’est de la République démocratique du Congo et mettre en cause les autorités rwandaises, l’immonde thèse des « génocidés devenus génocidaires ».

Et puis, ne l’oublions pas, sur notre sol, comme en Belgique, de nombreux instigateurs ou responsables du génocide n’ont toujours pas été jugés. Agathe Habyarimana [première dame du Rwanda de 1973 à 1994], qui fut au coeur du système génocidaire, est encore aujourd’hui en France, où elle fut exfiltrée après l’assassinat de son mari. Il a fallu une décision de la Cour d’Appel de Paris il y a quelques semaines pour que les investigations sur son rôle dans le génocide soient relancées, après un premier non-lieu indéfendable. Non, la page n’est définitivement pas tournée.

Pourtant, comme à chaque évocation de cette tragédie et de la nécessité de la regarder droit dans les yeux, la petite musique revient. Dès qu’il s’agit d’évoquer des pages grises de notre histoire, on entend ceux, en particulier à droite et à l’extrême-droite, qui voient là un discours contre notre pays et sa grandeur. Comme si la vérité amenait toujours à la flagellation. Comme si tout travail de mémoire était nécessairement une forme de repentance. Comment le dire simplement ? Tout ceci est dérisoire, et totalement autocentré sur notre expérience de cet événement. Éclairer les mécanismes par lesquels le génocide commis contre les Tutsi au Rwanda a été rendu possible n’est pas un sujet de politique intérieure française qui ne viserait qu’à salir la mémoire des dirigeants de l’époque voire de nos armées.

Ne serait-ce pas d’ailleurs une part de ce racisme sous jacent qui fait que certains voient encore dans ce génocide une sorte de conflit ancestral entre africains ? Car, oui, cette manière de voir cette tragédie est encore bien présente et marque le refus d’analyser le rôle majeur des constructions coloniales depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à l’attitude des puissances occidentales à l’approche et durant ces terrifiantes journées d’avril à juillet 1994.

Le Rwanda est une nation qui compte aujourd’hui presque 15 millions d’habitants et qui se construit sur un traumatisme qui a eu lieu il y a à peine une trentaine d’années. Et nous, nous trouverions blessant d’y revenir ? De mettre des mots sur nos erreurs et nos fautes ?

Se taire, ce serait ajouter un crachat au visage de cette nation. Car pour qui s’y intéresse un tant soi peu, il faut mesurer ce que cette politique de réconciliation a pu coûter et coûte encore aux victimes qui ont dû accueillir les bourreaux pour reconstruire un pays. Le génocide est dans la conscience, l’histoire, la mémoire de chaque Rwandais, chaque jour, chaque heure, et nous, nous mettrions en balance notre gêne pour ne plus en parler ?

Alors, disons-le simplement, la seule chose que l’on peut offrir c’est la vérité. La vérité sur ce qui a été fait. La vérité sur cette terrible tragédie dont nous avons été partie prenante. Il faudra un jour qu’on arrive à faire la part entre la vérité et la flagellation. Un pays grandit de dire la vérité. Surtout c’est la seule chose qu’il peut offrir à la Nation victime d’une telle tragédie. Il y a cinq ans le président Emmanuel Macron a eu des mots forts à Kigali. Sans doute parmi les actes essentiels depuis son élection en 2017. Il a parlé de la France et donné au Rwanda la seule réparation qui pouvait lui être offerte : la reconnaissance du rôle et des responsabilités de notre pays.

Précisément car certains n’ont pas accepté que soit dite à haute voix cette réalité, fondée sur la connaissance histoire, les propos d’Emmanuel Macron à Paris seront donc à nouveau essentiels. Il s’agit de ne pas céder. Et de continuer à dire la vérité. Des mots. Simplement des mots ? Oui. Des mots pour se délester définitivement d’une chape de silence qui a tant pesé sur nos deux nations, et pour construire notre histoire commune à venir.

Aurélien Rousseau, député des Yvelines (Place Publique), ancien ministre de la Santé et de la Prévention, et président du Groupe d’amitié France-Rwanda de l’Assemblée nationale