A mesure que les lignes de front évoluent et que certaines zones passent sous le contrôle de l’AFC/M23, une interrogation dérangeante s’impose : que se passe-t-il lorsque ceux qui prétendent gérer une crise voient soudainement leur raison d’être menacée par l’évolution de cette même crise ?

Il serait naturellement excessif de réduire l’ensemble de l’action humanitaire à une entreprise lucrative ou de mettre toutes les organisations internationales dans le même sac. Des milliers de travailleurs humanitaires accomplissent, souvent dans des conditions extrêmement difficiles, une mission indispensable auprès des populations vulnérables.
Mais il serait tout aussi naïf de nier l’existence d’intérêts institutionnels, financiers et bureaucratiques qui peuvent, dans certaines circonstances, contribuer à la pérennisation des situations de crise.

C’est précisément à ce niveau que se situe le débat.

Si l’on suit la logique défendue par certains observateurs qui suivent avec une attention soutenue l’évolution de la situation et scrutent, avec une acuité particulière, la maîtrise progressive du terrain de l’AFC/M23, l’un des paradoxes actuels résiderait dans le fait que toute amélioration durable de la situation sécuritaire pourrait mécaniquement réduire l’espace d’intervention de certaines structures qui ont bâti leur présence sur la permanence de l’urgence.

Le retour de la sécurité, la fermeture progressive des camps de déplacés et la stabilisation des territoires constitueraient alors, paradoxalement, une menace pour un écosystème humanitaire dont l’existence dépend largement de la persistance de la crise.

Le raisonnement mérite d’être examiné sans complaisance, mais également sans caricature.

La restauration de la sécurité dans les territoires sous le contrôle de l’AFC/M23 est présentée comme l’un de ses principaux « péchés ». La neutralisation ou le recul de plusieurs groupes armés, si elle était durablement établie, réduirait mécaniquement les besoins liés à certaines opérations d’urgence et pourrait, à terme, remettre en question la présence de certains dispositifs internationaux.

Dans une région où la crise sécuritaire a nourri pendant des décennies une véritable économie de l’urgence, toute perspective de normalisation constitue nécessairement un bouleversement majeur.

Le même raisonnement s’applique à la question des camps de déplacés. Leur démantèlement, lorsqu’il résulte d’un retour volontaire et sécurisé des populations, devrait être considéré comme une victoire humanitaire et non comme une menace.

Pourtant, la fermeture de ces camps signifie également la disparition progressive d’un ensemble d’activités, de contrats et de mécanismes de financement qui se sont développés autour de la détresse humaine. C’est là toute l’ambivalence d’un système dans lequel la souffrance des populations est à la fois une tragédie humaine et pour certains acteurs institutionnels, le fondement matériel de leur intervention.

Goma illustre particulièrement cette contradiction. Au fil des années, la ville est devenue l’un des principaux centres humanitaires de la région des Grands Lacs. La concentration d’organisations internationales, d’ONG, d’agences onusiennes et de prestataires de services a profondément transformé son économie.

Toute diminution significative de l’aide extérieure produit donc nécessairement des effets économiques considérables. Mais la question fondamentale demeure : une ville peut-elle durablement prospérer grâce à une économie dont la prospérité dépend de la persistance de la guerre et du déplacement massif des populations ?

La véritable émancipation de la République démocratique du Congo supposerait précisément de sortir de cette logique.

Le Congo ne peut avoir pour horizon éternel la gestion de ses propres crises. Il doit pouvoir, un jour, les résoudre. Et si la stabilisation d’une région devait entraîner le recul de certaines organisations, la disparition de certains contrats ou la réduction de certains financements, cela ne devrait pas être perçu comme un échec humanitaire, mais comme le signe d’une réussite politique et sociale.

C’est sur ce point que le débat mérite d’être recentré : la finalité ultime de l’action humanitaire devrait être de rendre l’aide progressivement inutile et non de la rendre perpétuellement indispensable.

Entre accusation et contre-accusation : la bataille des récits autour de l’Est congolais

Dans ce contexte, la controverse autour de l’AFC/M23 ne saurait être comprise indépendamment de la guerre des récits qui accompagne le conflit. Les accusations portées contre le mouvement sont nombreuses et graves, tandis que ses dirigeants et leurs soutiens dénoncent, de leur côté, ce qu’ils considèrent comme une entreprise systématique de diabolisation et de délégitimation.

Il convient toutefois de distinguer les faits établis, les accusations documentées et les affirmations politiques. Les rapports des Nations unies, les enquêtes des organisations de défense des droits humains et les travaux des chercheurs doivent être examinés avec rigueur, tout comme les récits produits par les autorités de Kinshasa, l’AFC/M23 et leurs soutiens respectifs.

Dans une guerre où chaque camp cherche à imposer sa propre lecture des événements, l’esprit critique commande de ne prendre aucun récit pour vérité absolue.

La question de l’épidémie d’Ebola illustre, elle aussi, la nécessité d’une approche nuancée. La lutte contre une épidémie de cette ampleur mobilise des compétences médicales, logistiques et scientifiques considérables. Il serait donc hasardeux d’attribuer à un seul acteur le mérite de son contrôle ou de sa disparition.

En revanche, la gestion de fonds humanitaires et sanitaires considérables appelle, partout et toujours, transparence, contrôle et reddition de comptes. Là encore, le véritable enjeu n’est pas de savoir qui tire profit de la crise, mais de s’assurer que chaque dollar destiné aux populations vulnérables leur parvienne effectivement.

La légitimité politique ne se décrète pas ; elle se construit par la sécurité des populations, le respect des droits fondamentaux, la transparence de la gouvernance et la capacité à rendre compte de ses actes.

Certains rapports sont incomplets, biaisés, contestables ou entachés de présupposés et empreints d’a priori.
La critique porte sur les méthodes, les sources et les conclusions.

Au fond, le véritable défi pour la République démocratique du Congo est de sortir d'une économie politique de la crise dans laquelle la guerre, le déplacement, l'aide humanitaire et les rivalités géopolitiques entretiennent une dangereuse interdépendance.

Le jour où les Congolais pourront effectivement se prendre en charge, restaurer leur sécurité, reconstruire leurs institutions et résoudre eux-mêmes leurs problèmes, ce jour-là, le pays aura franchi une étape décisive vers son émancipation.

Et si cette perspective devait contrarier certains intérêts, qu'ils soient politiques, économiques ou institutionnels, elle n'en demeurerait pas moins souhaitable.

Bien qu’il soit injuste de réduire l’action humanitaire à une entreprise lucrative, des intérêts institutionnels et financiers peuvent parfois contribuer à prolonger certaines crises