A mesure que s’approche le temps de rendre compte, une question essentielle s’impose pourtant à toute démocratie digne de ce nom : qu’a réellement produit le pouvoir au cours de ces années, et quels résultats concrets peut-il présenter à la nation ?

Or, plutôt que de favoriser cet indispensable examen contradictoire, le pouvoir paraît privilégier la construction d’un récit politique destiné à déplacer le centre de gravité du débat.

La question de l’agression rwandaise devient ainsi, aux yeux de ses contempteurs, le prisme à travers lequel toute critique de la gouvernance nationale serait désormais sommée de se dissoudre. Le débat sur le bilan céderait alors la place à une rhétorique de l’urgence permanente, où la contestation politique est aisément assimilée à une entreprise de déstabilisation.

Dans cette mécanique de diversion, la contradiction tend à devenir suspecte et le désaccord à prendre les allures d'une forfaiture. Ceux qui osent interroger la pertinence des choix du pouvoir, dénoncer ses insuffisances ou simplement proposer une lecture différente de la crise congolaise se voient parfois affublés des épithètes les plus infamantes : « traîtres », « Rwandais », « complices de l’AFC-M23 », voire ennemis de la nation.

Comme si la fidélité à la patrie se mesurait désormais à l’aune de la conformité au discours officiel.

Cette logique, si elle venait à s’enraciner, constituerait une dangereuse régression du débat public. Elle procède d’un réflexe aussi ancien que politiquement commode : lorsque les résultats tardent à convaincre, l’on cherche moins à répondre aux critiques qu’à discréditer ceux qui les formulent. L’adversaire devient alors suspect avant même d’avoir été entendu ; la contradiction, une trahison ; l’esprit critique, une complicité avec l’ennemi.

Pourtant, aucune nation ne se construit durablement sur la peur de la contradiction. Un pouvoir sûr de son bilan n’a nul besoin de réduire ses contradicteurs au silence ni de transformer chaque question embarrassante en procès en patriotisme. Il lui suffit de répondre par les faits, par les résultats, par la transparence et par la force tranquille de la démonstration.

Le véritable enjeu, pour la République démocratique du Congo, est précisément de sortir de cette confusion délétère entre l’intérêt national et la défense d’un pouvoir particulier. La nation n’est pas le gouvernement, pas plus que la critique du gouvernement ne saurait être assimilée à une hostilité envers la nation.

On peut combattre l’insécurité tout en exigeant des comptes sur la gouvernance ; défendre l’intégrité territoriale tout en questionnant la gestion des affaires publiques ; soutenir la souveraineté nationale sans renoncer à son droit imprescriptible de critiquer ceux qui exercent le pouvoir.

A force de vouloir imposer un récit unique, de saturer l’espace public d’accusations et de faire de la suspicion une méthode de gouvernement, le pouvoir risque paradoxalement de révéler sa propre fragilité. Car lorsque la persuasion cède le pas à l’intimidation rhétorique, lorsque l’argument est remplacé par l’anathème et que le bilan disparaît derrière la désignation perpétuelle d’un bouc émissaire, c’est souvent que le pouvoir peine à convaincre.

Et lorsqu’un régime ne peut plus convaincre par ses résultats, il lui reste toujours la tentation de faire taire par les accusations. Mais cette stratégie, aussi bruyante soit-elle, ne saurait indéfiniment empêcher une société de poser la question essentielle : au-delà des récits, des slogans et des procès d’intention, quel est véritablement le bilan de ceux qui gouvernent ?

Le véritable enjeu, pour la République démocratique du Congo, est précisément de sortir de cette confusion délétère entre l’intérêt national et la défense d’un pouvoir particulier