A la crise sécuritaire qui déchire l’Est du pays s’ajoute désormais une crise politique d’une profondeur telle qu’elle menace de fissurer les derniers ressorts de l’équilibre institutionnel.
Le pouvoir de Félix Tshisekedi paraît ainsi pris dans un étau dont les mâchoires se resserrent : une opposition non armée, mais déterminée à défendre l’ordre constitutionnel ; des forces sociales et religieuses qui revendiquent leur rôle de médiateurs ; une situation militaire toujours préoccupante ; une diplomatie dont les multiples canaux donnent parfois le sentiment d’une stratégie à géométrie variable ; et, surtout, une population dont la patience semble atteindre ses limites.
Le paradoxe est saisissant. Alors que le pouvoir dispose encore des attributs de l’autorité d’État, il donne l’impression de perdre progressivement la maîtrise du récit national. La contestation ne vient plus seulement des partis politiques traditionnels. Elle s’enracine dans une société civile qui, à travers la CENCO et l’ECC notamment, entend désormais peser directement sur la recherche d’une issue à la crise.
Le dialogue inclusif, annoncé par le chef de l’État et désormais au centre des consultations religieuses, pourrait constituer une porte de sortie honorable. Mais il ne saurait être réduit à une opération de communication ou à un simple mécanisme destiné à gagner du temps.
La récente séquence politique est révélatrice. La C64, coalition d’opposition structurée autour de la défense de l’ordre constitutionnel, a accepté de reporter sa manifestation du 22 juillet à la demande de la CENCO et de l’ECC, tout en fixant au pouvoir une échéance au 15 août pour la convocation du dialogue. Cette évolution traduit une réalité nouvelle : l’opposition entend investir le terrain de la légalité et de la mobilisation citoyenne plutôt que celui de la confrontation armée.
Face à cette pression politique, le front militaire demeure tout aussi préoccupant. Les revers enregistrés par les forces gouvernementales ont profondément entamé la confiance dans la capacité de l’État à restaurer son autorité territoriale par la seule voie des armes.
Dans le même temps, l’AFC/M23 conserve une capacité militaire et politique qui oblige désormais Kinshasa à composer avec une réalité qu’il ne peut plus simplement nier.
A cette équation militaire s’ajoute une diplomatie devenue difficilement lisible pour une opinion publique qui peine à discerner une ligne stratégique cohérente entre les différents processus de Washington, Doha et les médiations africaines.
La multiplication des cadres de négociation ne garantit pas nécessairement leur efficacité. Une diplomatie qui emprunte trop de chemins à la fois risque de perdre de vue sa destination.
Sur le plan intérieur, les fissures de l'Union sacrée alimentent également les interrogations. Les absences remarquées de figures importantes de la majorité, telles que Vital Kamerhe ou Bahati Lukwebo dans certaines séquences politiques, sont interprétées par une partie de l'opinion comme le symptôme d'un attelage qui ne fonctionne plus avec la même cohésion.
Il convient toutefois de distinguer les faits des interprétations : une absence politique ne constitue pas, à elle seule, la preuve d'une rupture. Elle n'en demeure pas moins un signal qui mérite d'être observé.
Dans le même temps, les affaires judiciaires et les accusations relatives à l'enrichissement illicite et aux biens mal acquis, notamment lorsqu'elles trouvent un écho à l'étranger, contribuent à nourrir un climat de suspicion et à fragiliser davantage la crédibilité des élites dirigeantes.
Là encore, la justice doit demeurer le lieu de l'établissement des faits et non celui du règlement des comptes politiques.
Mais le facteur le plus déterminant pourrait bien être le plus silencieux : la fatigue sociale. Une population peut supporter les sacrifices, les privations et même les épreuves, à condition de percevoir une direction, une cohérence et une perspective. Elle finit en revanche par se détourner des promesses lorsqu'elles se répètent sans produire de résultats tangibles.
C'est peut-être là que réside aujourd'hui le véritable danger pour le pouvoir : moins dans la virulence de ses adversaires que dans l'érosion progressive de la confiance.
Un pouvoir peut survivre à une opposition. Il peut même surmonter une crise militaire. Ce qui lui est beaucoup plus difficile, c'est de gouverner durablement lorsque la société ne croit plus à son récit, lorsque ses alliés commencent à prendre leurs distances, lorsque ses médiateurs historiques s'imposent comme arbitres et lorsque la rue, la société civile et les réseaux sociaux expriment une lassitude devenue presque existentielle.
La RDC se trouve donc à la croisée des chemins. Le dialogue inclusif peut devenir une véritable chance de refondation politique, à condition qu'il soit sincère, inclusif et débarrassé de toute arrière-pensée tactique. À défaut, il ne fera que repousser l'échéance d'une crise plus profonde.
Le président Tshisekedi dispose encore d'une marge de manœuvre. Mais elle se rétrécit. Son véritable défi n'est plus seulement de conserver le pouvoir : il est de restaurer la confiance, de rétablir la cohérence de l'action publique et de démontrer que l'État demeure capable de proposer une issue à une nation épuisée.
L'histoire politique enseigne une leçon implacable : les régimes ne vacillent pas nécessairement lorsque leurs adversaires deviennent plus puissants. Ils vacillent lorsque leurs propres certitudes cessent de convaincre.
Et aujourd'hui, en République démocratique du Congo, la question n'est peut-être plus de savoir si le pouvoir est acculé, mais s'il saura transformer cet encerclement en occasion de sursaut politique avant que l'impasse ne devienne irréversible.




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