La France aurait fourni les machettes utilisées lors du génocide anti-Tutsi de Bisesero

Redigé par IGIHE
Le 8 août 2013 à 08:24

On savait, notamment depuis les auditions de la commission rwandaise datant de décembre 2006 (commission Mucyo), que la France avait, tout au long du génocide perpétré en 1994 à l’encontre des Tutsi du Rwanda, livré des armes aux forces génocidaires. On apprend aujourd’hui que des machettes faisant partie de ces livraisons ont été utilisées par les milices Interahamwe - milices formées par l’armée française dans les années antérieures au génocide - au cours des deux principaux massacres anti-Tutsi de (...)

On savait, notamment depuis les auditions de la commission rwandaise datant de décembre 2006 (commission Mucyo), que la France avait, tout au long du génocide perpétré en 1994 à l’encontre des Tutsi du Rwanda, livré des armes aux forces génocidaires. On apprend aujourd’hui que des machettes faisant partie de ces livraisons ont été utilisées par les milices Interahamwe - milices formées par l’armée française dans les années antérieures au génocide - au cours des deux principaux massacres anti-Tutsi de Bisesero (ouest du Rwanda).

L’Agence rwandaise d’information a pu prendre connaissance de l’extrait d’un article de Serge Farnel à paraître au cours de la deuxième quinzaine du mois d’août 2013 dans le magazine français Golias magazine. Il y est fait référence à l’utilisation pendant le génocide de "machettes à double tranchant".

Un témoin entendu par la commission Mucyo avait déjà, en décembre 2006, fait savoir que de telles machettes avaient été livrées aux Interahamwe par des soldats français pendant le génocide. Or l’enquête réalisée trois ans plus tard par Serge Farnel relative à la participation française au massacre anti-Tutsi qui eut lieu le 13 mai 1994 à Bisesero - massacre qui fit près de quarante mille victimes - consigne des témoignages de rescapés affirmant avoir vu ce 13 mai, mais aussi à la fin juin, des miliciens Interahamwe utiliser des machettes à double tranchant à Bisesero.

Ces machettes sont-elles bien celles livrées par la France ? Oui, selon toute vraisemblance. Plusieurs rescapés, dont les témoignages ont été retranscrits dans le livre Rwanda, 13 mai 1994. Un massacre français ? de Serge Farnel (Aviso/L’esprit frappeur, mars 2012), ont en effet fait savoir qu’ils n’avaient aperçu ces machettes particulières dans les mains des miliciens à Bisesero qu’au cours des deux massacres de la mi-mai et de la fin juin 1994.

Or, ainsi que le précise Farnel dans l’article à paraître : "Les massacres de Bisesero de la mi-mai et de la fin juin sont les deux massacres au cours desquels a été fait appel à des miliciens de Gisenyi et de Cyangugu [respectivement au nord-ouest et au sud-ouest du Rwanda, ndlr]."

Or enfin le rapport Mucyo indique, en son annexe, que c’est notamment à Cyangugu que des machettes à double tranchant ont, pendant l’opération Turquoise (opération française déployée au Rwanda fin juin 1994), été livrées par des soldats français aux Interahamwe. Ainsi en est-il du témoignage de M. (ancien militaire des Forces armées rwandaises (FAR)) qui précise que c’est au domicile d’Aloys Simba - alors lieutenant-colonel des FAR - qu’elles leur ont été distribuées, tandis que les militaires se voyaient eux approvisionnés en fusils et grenades.

Farnel, qui était présent au cours de ces auditions, atteste quant à lui que le témoin Jean Ndihokubwayo (ancien milicien) a également fait référence à cet épisode de livraison de machettes à double tranchant, quand bien même leur nature n’a pas été précisée, pour ce qui concerne ce témoignage, au sein de la retranscription consignée dans le rapport Mucyo.

On lit dans ce rapport qu’à l’intérieur d’une cour, ceux à qui furent distribuées des armes s’étaient "placés en file perpendiculairement au camion français". Jean Ndihokubwayo ajoute : "Les militaires français ont alors commencé à nous distribuer des armes." Et de préciser : "Les machettes se trouvaient dans des grandes caisses que les Français ouvraient eux-mêmes de leur voiture pour nous les distribuer." Farnel, avec qui nous nous sommes entretenus, nous a indiqué que ce témoin avait précisé s’être, quant à lui, fait remettre une machette qu’un commissaire lui a demandé de décrire : "Elle était tranchante des deux côtés", aurait précisé le témoin, avant d’ajouter que "le manche était en plastique noir".

Selon de nombreux témoins entendus par la commission rwandaise, les armes acheminées pendant le génocide à destination des forces génocidaires par les soldats français ont été déchargées à partir de l’aéroport de Goma (Zaïre) en leur présence, ce avant d’être transportées vers le Rwanda dans des camions appartenant à Félicien Kabuga, ce dernier étant connu pour être le "financier du génocide". Ces armes ont été acheminées aussi bien vers le camp militaire de Gisenyi que vers le domicile d’Aloys Simba à Cyangugu. Dans la demeure de ce dernier, la distribution de machettes à double tranchant aux Interahamwe eut lieu en présence de soldats français.

Le livre Rwanda, 13 mai 1994. Un massacre français ? fait par ailleurs état de précisions apportées par les rescapés dans leur description de ces machettes à double tranchant qu’ils ont vues à Bisesero entre les mains des Interahamwe à la mi-mai et à la fin juin 1994 : selon ces témoins, elles étaient particulièrement bien limées, mais également brillantes et neuves. Cette précision conforte l’idée selon laquelle leur distribution aux miliciens chargés d’exterminer les Tutsi n’aurait eu lieu que peu de temps avant les deux massacres de Bisesero.

Les rescapés insistent enfin sur l’efficacité redoutable de ces machettes par rapport aux machettes traditionnelles en ce qu’elles permettaient notamment d’asséner deux coups aux victimes dans un mouvement d’aller-retour. Or le massacre des derniers survivants de Bisesero qui suivit l’abandon par l’officier français Jean-Rémy Duval des Tutsi qu’il avait fait se découvrir le 27 juin 1994 aux yeux de leurs tueurs, se devait d’être accompli dans un délai de trois jours.

Quant au grand massacre du 13 mai 1994, les armes traditionnelles - parmi lesquelles les machettes à double tranchant - ont été utilisées par les miliciens ainsi que par la population qu’ils encadraient pour achever les Tutsi qui, préalablement encerclés, avaient été blessés par les tirs de soldats français et rwandais, mais aussi pour tuer ceux qui tentaient de s’échapper en brisant leur encerclement.

Farnel conclue dans l’extrait que nous nous sommes procurés que "les soldats français ne se sont donc pas contentés d’ouvrir le feu sur les Tutsi de Bisesero le 13 mai, mais ont également fourni aux miliciens Interahamwe des outils susceptibles d’achever les blessés ou de tuer ceux qui tentaient de fuir de manière plus efficace."

L’article à paraître courant août dans Golias magazine revient longuement (vingt pages) sur les circonstances du "sauvetage", le 30 juin 1994, des derniers survivants tutsi de Bisesero, apportant des éléments de première importance susceptibles de redéfinir les responsabilités d’un certain nombre d’officiers français dans cette affaire qui fait polémique depuis plus de dix ans.

Source : ARI


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