Diplomate de carrière, agent de renseignement, intermédiaire entre les autorités de l'ancien régime rwandais de Juvénal Habyarimana et certains réseaux français, il est également connu pour être le gendre de Félicien Kabuga, considéré comme le principal financier du génocide contre les Tutsi.

Lors d'un entretien accordé à Radio France Internationale (RFI ) paru ce jeudi, le ministre des Affaires étrangères, l'Ambassadeur Olivier Nduhungirehe, est revenu sur l’ancien diplomate rwandais notant le fait qu'il effectue, aux côtés du fils Habyarimana, des déplacements fréquents à Kinshasa où ceux-ci sont accueillis par le président Félix Tshisekedi, dans le cadre d'opérations visant à renforcer le groupe génocidaire FDLR.

Une carrière diplomatique au service des intérêts du régime

Au début des années 1990, alors que l'Armée patriotique rwandaise (APR) lance l'offensive qui culminera avec la libération du Rwanda et l'arrêt du génocide contre les Tutsi, perpétré d'avril à juillet 1994, Fabien Singaye est affecté comme deuxième conseiller à l'ambassade du Rwanda à Berne, en Suisse.

Officiellement diplomate, il est toutefois décrit dans plusieurs enquêtes comme exerçant parallèlement des missions de renseignement au profit du régime Habyarimana.

Selon diverses sources, ses activités consistaient notamment à surveiller les opposants politiques rwandais installés en Europe, à suivre les membres de la diaspora tutsie, à recueillir des informations sur les réseaux favorables au FPR et à mener des actions destinées à défendre l'image du gouvernement Habyarimana auprès des autorités occidentales, alors entachée par des dérives autoritaires et des violences ethniques.

Ces activités attireront progressivement l'attention des services de sécurité suisses.

L'influence de Fabien Singaye s'accroît considérablement lorsqu'il épouse l'une des filles de Félicien Kabuga.

À l'époque, Kabuga est l'un des hommes d'affaires les plus puissants du Rwanda. Il est aujourd'hui considéré comme le principal financier du génocide contre les Tutsi, notamment pour son rôle allégué dans le financement de la Radio-Télévision Libre des Mille Collines (RTLM), ainsi que dans l'acquisition de milliers de machettes destinées aux milices Interahamwe qui seront utilisés pendant le génocide.

Par cette alliance familiale et ses fonctions, Singaye est présenté comme proche de l'Akazu, cercle restreint de personnalités qui gravitait autour de Juvénal Habyarimana et décrit comme le principal cerveau du génocide contre les Tutsi, avec à sa tête Agathe Kanziga, épouse de Juvénal Habyarimana.

Après la victoire militaire du Front patriotique rwandais en juillet 1994, qui mit un terme au génocide contre les Tutsi – lequel avait fait plus d'un million de victimes en seulement trois mois – et provoqua l'effondrement du régime génocidaire, plusieurs responsables et proches de ce pouvoir prirent la fuite.

Diverses enquêtes indiquent que Fabien Singaye aurait joué un rôle important dans l'organisation du départ de la famille Kabuga vers l'Europe.

Grâce à son statut diplomatique et à ses contacts établis en Suisse, il aurait facilité l'obtention de visas permettant à plusieurs membres de cette famille de rejoindre temporairement le territoire helvétique avant d'être contraints de quitter le pays.

Singaye est présenté comme proche de l’Akazu, cercle restreint de Juvénal Habyarimana décrit comme le centre de décision du génocide contre les Tutsi, dirigé notamment par Agathe Kanziga

Expulsé de Suisse pour activités de renseignement

En août 1994, quelques semaines après la fin du génocide contre les Tutsi, les autorités suisses décident d'expulser Fabien Singaye. Selon les informations rendues publiques à l'époque, cette décision repose sur des activités de renseignement jugées incompatibles avec son statut diplomatique.

Les autorités helvétiques estiment qu'il s'était livré à des opérations d'espionnage visant des ressortissants rwandais établis en Suisse. Si cette expulsion marque officiellement la fin de sa mission diplomatique, elle ne met toutefois pas un terme à ses activités au sein des réseaux liés à l'ancien pouvoir.

Après son départ de Suisse, Fabien Singaye apparaît aux côtés du capitaine français Paul Barril.

Ancien officier de gendarmerie et ex-membre du GIGN, Barril est devenu, au fil des années, une figure controversée en raison de ses activités dans le domaine de la sécurité privée et de ses relations avec plusieurs régimes africains. Singaye aurait notamment servi d'intermédiaire entre le régime extrémiste rwandais et Barril au moment de la guerre de libération et du génocide contre les Tutsi.

Les deux hommes participent notamment à diverses initiatives et contribuent à promouvoir des thèses destinées à défendre la version des anciens dirigeants rwandais concernant les événements de 1994.

Après la chute du régime Habyarimana, Fabien Singaye serait devenu proche du pouvoir de François Bozizé en République centrafricaine du fait de ses relations avec Barril, où il a été conseiller spécial et a obtenu un passeport diplomatique. Sa présence au sein de l’appareil d’État centrafricain aurait notamment facilité l’accès de son beau-père au président Bozizé.

Une implication dans l'enquête controversée de Bruguière

Par ailleurs, le nom de Fabien Singaye revient au premier plan dans les années 2000 lors de l'instruction menée en France par le très controversé juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière sur l'attentat contre l'avion du président Habyarimana.

Chargé d'auditionner de nombreux témoins rwandais, le magistrat fait appel à Fabien Singaye comme interprète et traducteur officiel.

Cette décision suscite immédiatement de vives critiques.

Des organisations de défense des droits humains, parmi lesquelles 'Survie' et la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), dénoncent une tentative de compromettre l'intégrité de l'instruction, qualifiant cette initiative de scandaleuse et d'inacceptable.

Selon ces organisations, le fait de confier la traduction de témoignages essentiels à une personnalité ayant appartenu à l'appareil diplomatique de l'ancien régime Habyarimana et liée familialement à Félicien Kabuga compromettait gravement l'ensemble de l'enquête.

Plusieurs critiques soutiennent également que Singaye aurait influencé le choix des témoins et la présentation de certains témoignages dans le sens des thèses privilégiée par le juge Bruguière.

Au fil des années, l'instruction Bruguière perdra progressivement toute crédibilité. En effet, les expertises balistiques et judiciaires françaises menées par la suite déconstruiront les principaux éléments de son raisonnement et remettront en cause l'ensemble de ses conclusions, conduisant finalement à leur discrédit.

Bien que, depuis l'arrestation en banlieue parisienne de son beau-père, Félicien Kabuga, en mai 2020 (après 25 ans de cavale), Fabien Singaye maintienne un profil extrêmement bas, son nom apparaît régulièrement dans les enquêtes sur les réseaux financiers et les complicités qui ont permis la fuite des cerveaux du régime ayant exécuté le génocide contre les Tutsi en 1994 au Rwanda.

Le nom de Fabien Singaye – gendre de Félicien Kabuga – apparaît régulièrement dans les enquêtes sur les réseaux financiers et les complicités qui ont permis la fuite des cerveaux du régime ayant exécuté le génocide contre les Tutsi en 1994 au Rwanda.