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Fabien Neretse et sa milice accusés d’avoir tué Joseph Mpendwanzi : Mpendwanzi G. et Rwigenza témoignent

Redigé par Florence Caulier
Le 20 novembre 2019 à 08:56

Godelieve Mpendwanzi et Jacques Rwigenza se sont battu bec et ongle pour que Fabien Neretse comparaisse devant la justice. Ils sont, de leur colline natale de Ndusu, dans l’ancienne préfecture de Ruhengeri, témoins de la façon dont cet homme qui commandait sa milice Interahamwe, a, en 1994, tué leur père Joseph Mpendwanzi, un opposant hutu modéré. Frere et soeur d’une fratrie de dix enfants,ils sont en ce moment là âgés respectivement de 25 et 23 ans. Leur témoignage est poignant.

Témoin direct, Jacques, a vu Neretse, entouré de sa milice privée, emmener leur père depuis Ndusu dans une camionnette.
Ce témoignage confronte, pour la première fois, Fabien Neretse qui prétend, depuis le début du procès, n’avoir rien vu, n’avoir rien fait.

Né en 1937, Joseph Mpendwanzi est assistant médical. Parmi les premiers formés dans les années 50 au Rwanda, il avait rang de médecin et a dirigé plusieurs hôpitaux jusque dans les années 70. Il a ensuite mené une carrière dans le privé : deux ans comme responsable du dispensaire de l’entreprise BRALIRWA jusqu’en 1980.

C’était un homme épris de justice, au franc-parler, fort apprécié, travailleur et bienveillant, nous diront ses enfants.

A partir de 1980, accusé de tentative de coup d’état, il sera emprisonné à cinq reprises. Selon Jacques, ces accusations sont arbitraires.
Interdit de travailler et assigné à résidence, sous surveillance constante, il parvient à subvenir aux besoins de sa famille grâce à ses nombreuses terres et une activité agro-pastorale, développée sur le côté.

Il avait également fondé une coopérative à Ndusu ; il s’agissait d’un centre de production de chaux, utilisée comme fertilisant, fort prisée au Rwanda. Cela rapportait beaucoup. Sa réussite économique fait beaucoup de jaloux, dont le bourgmestre de Ndusu, Jean-Sauveur Bigilimana.

Avec l’avènement du multipartisme en 1991, Joseph Mpendwanzi s’engage auprès du Mouvement Démocratique Républicain (MDR), le principal parti d’opposition, et devient responsable local du parti. Les membres du MDR sont très mal vus par le MRND (parti du Président Habyarimana), ils sont qualifiés de traitres. Afin d’empêcher une prise de pouvoir par le MDR, les membres de ce parti seront, au début du génocide, parmi les premiers à être traqués et assassinés.

C’est le 8 mai 1994, alors qu’elle vient d’accoucher de son deuxième enfant, que Godelieve reçoit des nouvelles de son papa. On vient lui annoncer que des militaires sont venus pour l’arrêter mais qu’il a pu fuir.

Jacques était avec son père, au marché, le jour où il échappe à l’arrestation. Il nous raconte l’arrivée de la Jeep remplie de militaires accompagnés du brigadier de Ndusu, la course de son père jusqu’à la rivière et les motifs invoqués par le brigadier pour justifier son assassinat. On accuse Joseph de recruter des jeunes Inkotanyi (combattants du FPR) …

« Il fallait bien trouver un motif pour le tuer car il était aimé par la population », précise Jacques. « Même quand il n’avait plus pu exercer la médecine, il continuait à soigner les gens, en aidant les femmes à accoucher par exemple. Les gens venaient lui apporter de la bière de banane pour le remercier », se souvient son fils.

Joseph Mpendwanzi s’enfuit vers la rivière Nyabarongo. Des paysans l’y ont vu mais ne l’ont pas dénoncé. Il reste caché, chez un voisin, sur la colline faisant face à la maison familiale, jusqu’au 19 juin 1994. Ce jour-là, une voisine vient prévenir Jacques qu’un homme encadré de ses Interahamwe est venu sur la colline et qu’une dame a montré l’endroit où s’est réfugié son père.

Paniqué et impuissant, Jacques observe la scène depuis sa maison : deux hommes grimpent la colline, entrent dans la maison d’un ami où son père est caché et ressortent après 10 minutes avec son père, habillé en rouge-bordeaux.

« Comme ce tapis, ici, dans la salle d’audience », informera-t-il la Cour. Neretse est présent. Ils descendent vers le pont qui surplombe la rivière et Jacques perd son père de vue.
La suite des évènements, Godelieve et Jacques la tiennent de leur petit-frère Jean-Paul (qui sera prochainement entendu comme témoin à charge) présent près du pont. Leur père est ligoté derrière le dos, humilié, battu. Neretse se réjouit : « Ton jour est venu. On a capturé le Grand Inyenzi, le chef FPR local ».

On charge Joseph à l’arrière de la camionnette, on lui jette des sacs de pommes de terre sur le dos et il est emmené au camp militaire, d’où il ne reviendra pas.

« L’humilier même devant sa mère, c’est horrible ! ça ne se fait pas… jusqu’à présent, on ne comprend pas ! … pourquoi il a fait ça ? c’est terrible », dit Jacques la voix brisée.

L’audition de Godelieve et Jacques est aussi l’occasion de confronter la version des faits de Neretse à celle des principaux concernés. Il prétend, par exemple, avoir financé les études d’Emmanuel, le fils aîné de la famille Mpendwanzi. Jacques le conteste formellement : « Emmanuel n’a jamais été à l’école de Mataba et de toute façon, à l’époque où il a fait ses études, l’école n’existait pas encore ».

Godelieve et Jacques terminent leur audition en réclamant la justice pour leur papa qui a sauvé beaucoup de vies au Rwanda. Ils insistent sur le fait que Fabien Neretse n’est pas n’importe qui. En raison de ses moyens, c’est un homme influent dans sa région, aujourd’hui encore. Ils nous racontent qu’ici, en Belgique, ils sont moqués, menacés et accusés de collaborer avec le FPR. On leur reproche de ne pas soutenir leur « frère Hutu ». D’ailleurs, à la demande du Procureur du Roi, des messages écrits de menace seront versés au dossier.

« Ça fait 25 ans qu’on souffre … il nous manque beaucoup … il s’est sacrifié pour nous … On demande simplement la justice ! S’il est innocent, il doit être innocenté, s’il est coupable, il doit être condamné. C’est vous qui décidez… » conclut Jacques.
En se présentant devant le tribunal, Godelieve et Jacques ont fait preuve de courage et de ténacité. Ils sont bien les enfants de leur père, épris de justice et dotés de franc-parler !


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