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GENOCIDE CONTRE LES TUTSIS : DE L’IMPORTANTE NÉCESSITÉ DE BIEN NOMMER

Redigé par Mathias Gasheje
Le 12 avril 2021 à 01:03

Le 26 janvier 2018, l’Assemblée générale des Nations unies a nommé ce qui s’est passé au Rwanda, il y a 27 ans :« le génocide de 1994 contre les Tutsis au Rwanda ». Presqu’un quart de siècle après les faits, le groupe victime du génocide était enfin désigné : elle modifiait l’ancienne terminologie "Génocide de 1994 au Rwanda » datant de 2003. Même si elle ne porte que sur le titre et certains termes du dispositif de la résolution de 2003, la modification est essentielle : comme le rappelait la représentante du Rwanda, à l’origine de la décision, il fallait « capturer sans ambiguïté les faits historiques de ce qui s’est passé en 1994 et qui est bien un génocide contre les Tutsis au Rwanda » : l’exactitude historique et la précision des mots sont « essentielles » surtout lorsqu’on parle du génocide. C’est sur la nouvelle terminologie que porteront nos observations en vue de montrer que seule celle de "Génocide contre les Tutsis" capture avec le plus d’exactitude les faits historiques.
Par Mathias GASHEJE

C’est l’idéologie et le racisme d’État qui sont au commencement et au cœur de tout crime de génocide :« Le crime de génocide ne commence pas par des tueries de masse. Cela commence par le racisme, par la haine et la division […] par la promotion d’une idéologie absurde [...] par un système de quotas pour certaines personnes et une carte d’identité portant la mention ethnique » (Linda Melvern, Génocide contre les Tutsis : un test moral que tout le monde a échoué , in News Times du 07 avril 2020).

Ainsi, donc, l’attentat du 06 avril 1994 n’est pas le « déclencheur du génocide » : il est le déclencheur des massacres systématiques (hommes, femmes, vieillards, enfants jusqu’aux nourrissons) c’est-à-dire l’avant-dernière étape du génocide, avant le négationnisme. De même, l’expression de "génocide de proximité", abusivement employée pour parler du Génocide contre les Tutsis, est un raccourci plus que malheureux. C’est une antithèse : d’abord, tous les massacres ne furent pas de proximité mais même les machettes et autres gourdins qui ont servi à massacrer ont été fournis par l’État génocidaire, celui qui a conçu et planifié le dernier génocide du XXème siècle, qui a fait plus d’un million de victimes soit 6 fois moins que la Shoah mais en seulement cent jours, du 07 avril au 04 juillet 1994.

La terminologie « génocide de 1994 contre les Tutsis au Rwanda » de la Résolution du 26 janvier 2018 ne couvre guère avec exactitude les faits historiques. D’abord, par sa limitation dans l’espace. Le Tribunal international pour le Rwanda était « chargé uniquement de juger les personnes présumées responsables d’actes de génocide ou d’autres violations graves du droit international humanitaire commis sur le territoire du Rwanda et les citoyens rwandais » (Résolution S/RES/955 du 08 novembre 1994). Mais, si seuls des Tutsis qui étaient au Rwanda ont été massacrés pour la plupart, le génocide visait les Tutsis comme groupe. En effet, selon le document "Définition de l’ennemi" rédigé par une commission présidée par le colonel Théoneste Bagosora en décembre 1991, « l’ennemi principal est le Tutsi de l’intérieur ou de l’extérieur », « les peuplades Nilo-Hamitiques de la région(sic) » incluses. Dire "Génocide contre les Tutsis au Rwanda", c’est comme dire Génocide des Juifs en Europe" en lieu et place de "Génocide des Juifs" (en général) ou dire "Génocide des Arméniens en Turquie" au lieu de "Génocide des Arméniens".

Mais, surtout, la terminologie de la Résolution A/72/L.31du 26 janvier 2018 limite le génocide contre les Tutsis à la seule année 1994 en entérinant ainsi la clause de « compétence temporelle »("entre le 1er janvier et le 31 décembre 1994"), une clause qui a été ramenée à la période des massacres, le 06 avril inclus : douze (12) ans après les faits et sa création, le TPIR, dans le constat judiciaire [ICTR-98-44- AR73(C)], conclut à « un fait de notoriété publique qu’entre le 6 avril et le 17 juillet 1994, un génocide a été perpétré au Rwanda contre le groupe ethnique tutsi ». La disposition, combattue par le Rwanda, a été imposée par la France, membre permanent disposant du droit de veto. Et pour cause : il fallait que soit exclue des enquêtes la période qui va du mois d’octobre 1990 au mois de décembre 1993 c’est-à-dire celle de la préparation immédiate et du début de l’exécution du plan génocidaire. Elle correspond, en effet, à celle de la présence active et officielle de la France aux côtés du régime génocidaire du Général Juvénal Habyarimana et de ses forces armées.

Limiter ainsi le génocide contre les Tutsis à la seule année 1994, c’est comme limiter le génocide des Juifs à l’année 1942 ou même aux années 1942-1945 et à la seule "solution finale". Alors qu’il commence au moins la « Nuit de cristal » (du 09 au 10 novembre 1938). Pour ce qui est des massacres et des persécutions. L’idéologie, elle, remonte à l’année 1933 et les lois de Nuremberg, qui codifient le Racisme d’État. Au Rwanda, l’idéologie génocidaire, datant du début de la Première République, a été réactivée dès fin 1990 : les « Dix commandements du Hutu », publiés en décembre 1990, ne sont qu’une actualisation des "Dix commandements des Hutu" de septembre 1959 et le Hutu Power a mené jusqu’au bout ce que le Parmehutu de Grégoire Kayibanda avait initié. En 1964, à l’occasion d’une incursion d’un groupe de rebelles au Rwanda, ce dernier avait déclaré à leur adresse : « A supposer, par l’impossible, que vous veniez à prendre Kigali d’assaut, [ce] serait la fin totale et précipitée de la race tutsie. » Trente ans après _trois ans et demi après l’attaque des troupes du Front Patriotique rwandais_ la menace du Président fondateur du Parmehutu fut mise à exécution par les tenants du Hutu Power.

Ainsi donc, la délimitation dans le temps et dans l’espace fausse la réalité du génocide. La terminologie "génocide perpétré contre les Tutsis" est la plus exacte à deux petits détails près : "génocide contre les Tutsis" (sans le participe passé « perpétré », qui est inclus dans "contre") _à comparer à son équivalent en anglais "Genocide against the Tutsi"_ et Tutsis, avec le -s du pluriel. En effet, "Tutsi" est une francisation ou une anglicisation du kinyarwanda "umututsi", qui donne au pluriel "abatutsi" ; d’où, l’autre la francisation en "les Batutsi" _pluriel de "le Mututsi"_ qui préserve le préfixe nominal du pluriel sans la voyelle initiale. Dès lors, l’orthographe correcte doit être ou "Génocide contre les Batutsi" ou "Génocide contre les Tutsis" : la marque du pluriel est portée, en français, par le nom et par l’article. En anglais, la marque du pluriel n’étant portée que par le nom, l’on aura "Genocide against the Batutsi" ou, alors, "Genocide against the Tutsis" : "Genocide against the Tutsi" signifie "Génocide contre le Tutsi", ce qui constitue un non-sens absolu.


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