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FARDC : une armée nationale ou bandes armées congolaises ?-Appel a Fatschi

Redigé par Victor Mutsinzi
Le 21 septembre 2020 à 09:27

L’histoire de la formation de ce que l’on appelle actuellement les FARDC/Forces Armees de la Republique Democratique du Congo peut se résumer en trois grandes étapes suivantes. C’est d’abord la prise du pouvoir en juin 1997 par l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo (AFDL). Ceci annonce l’arrivée des Kadogo et autres civils convertis en officiers militaires ainsi que le démantèlement des Forces Armées Zaïroises (FAZ). C’est ensuite la deuxième guerre (1998-2003) : formation des deux mouvements rebelles (MLC/Mouvement pour la Libération du Congo et RCD/Rassemblement Congolais pour la Démocratie) opposés au gouvernement de Kinshasa. C’est enfin la fin de la deuxième guerre (2003), la formation du gouvernement de transition et brassage/mixage de trois arméesdu gouvernement de Kinshasa, du MLC et du RCD-Goma.

Déformation de l’histoire et erreur de casting
La naissance de l’ADFL comme mouvement de lutte armée contre le régime Mobutu en octobre 1996, avec Laurent-Désiré Kabila à sa tête, a fait couler beaucoup d’encre. Certains, notamment dans le milieu politique congolais, continuent jusqu’à jour à fantasmer concernant le contenu des « Accords de Lemera » qui n’existent pas. C’est devenu carrément un débat stérile à l’image de celui entourant le sexe des Anges.

Par contre, pour ceux ou celles ayant une connaissance intime du contexte géopolitique prévalant à l’époque dans l’Est du Congo, la propulsion au premier plan de cette lutte arméed’un certain Laurent-Désiré Kabila, au passétrouble et n’ayant rien apporté à l’effort de la guerre, équivalait ni plus ni moins à une simple déformation de l’histoire ou d’un télescopage des événements historiques n’ayant rien en commun. Nul n’ignore que la première guerre de 1996 – 1997 était politiquement justifiée par la décision du régime Mobutu d’expulser les Banyamulenge de leur pays le Congo, Zaïre à l’époque. Il s’agissait bel et bien d’une lutte pour la survie d’un peuple en danger.

Certains pays voisins (Angola, Burundi, Ouganda et Rwanda) avaient aussi des comptes à régler avec Mobutu pour ses actions déstabilisatrices dans la sous-région. C’est donc la confluence d’intérêts qui va donner naissance à cette vaste coalition militaire qui va déboulonner dans moins de huit mois le régime « Sese Seko » vieux de 32 ans de pouvoir. Et c’est sans n’aucun lien ni près ni de loin avec la défunterébellion de muleliste de Laurent-Désiré Kabila dans le territoire de Fizi, province du Sud-Kivu.

Bien malin et conscient de ses faiblesses politiques et idéologiques, Kabila père va, chemin faisant vers le pouvoir, battre le rappel de ses vieux camarades de l’époque de la rébellionmuleliste des années 60 et qui, pour la plupart, n’étaient plus actifs depuis la défaite totale infligée au maquis de Hewa Bora par les guerriers Banyamulenge en début des années 70. A cela, il faudra ajouter les anciens « gendarmes katangais » eux aussi défaits par les FAZ et les troupes marocaines en 1978 (https://www.lemonde.fr/archives/article/1978/05/16/au-zaire-la-premiere-guerre-du-shaba_3129748_1819218.html), lors de la deuxième tentative de l’invasion de la province du Shaba (Katanga), et qui vivaient depuis ce temps-là en Angola comme exilés politiques.

Une fois solidement installé au pouvoir à Kinshasa et entouré par des vieux ringards (Lwetcha, Sikatende, Yerodia, Kashamura, etc.) sortis mentalement d’un monde décalé de 30 ans d’histoire, Kabila père s’évertuera, jusqu’à sa mort mystérieuse en janvier 2001,àdéformer davantage l’histoire de cette lutte armée qui n’est pas tout la sienne.

Constitution« Fast-Food » des FARDC en plusieurs étapes
L’AFDL ou Kabila père arrive au pouvoir en mai 1997 avec des éléments hétéroclites suivants comme composantes de son armée. Ce sont les Kadogo initiés uniquement au maniement d’armes mais sans aucune formation militaire de base. Ce sont aussi des civils convertis en « Afande » (chef militaire) avec comme exemple bien connu, Joseph Kabila. Ce sont enfin des troupes rwandaises et ougandaises.

Pendant la première année du pouvoir AFDL, tous les éléments de ces nouvelles forces armées congolaise (FAC) dirigées par James Kabarebe ne vont pas recevoir des grades militaires. C’est bien pendant la deuxième guerre (1998-2003) que Kabila père va distribuer, comme des cacahouètes des grades d’officiers supérieurs à tous ses vieux amis et aussi membres de son ethnie civils convertis en militaires en commençant parson propre fils, Joseph, élevé au rang de général-major.

Et le plus scandaleux cas était celui de Sylvestre Lwetcha bombardé du grade de Lieutenant-général et qui va ensuite occuper le poste de Chef d’Etat-major général de 1999 jusqu’en 2001. Un autre exemple est celui de John Numbi (mulubakat, même ethnie que Kabila), dont le passé trouble est bien connu comme activiste au sein du mouvement de la jeunesse de l’Union des fédéralistes et des républicains indépendants (UFERI) responsable des massacres des Kasaïens au Katanga au début des années 90, qui va se retrouver propulse au grade de général et commandant de la 50e brigade chargée de la sécurité de la ville de Kinshasa. Après la mort du président, son successeur Joseph Kabila le nomme en mars 2001 chef d’état-major de l’armée de l’air.

Pendant ce temps, les deux mouvements rebelles (MLC et RCD) recrutent et intègrent à tour de bras avec grand espoir de faire « dégager » d’abord Kabila père et ensuite fils du pouvoir à Kinshasa. La seule différence majeure entre les deux parties au conflit au niveau des troupes, est que du côté rebelles, les grades militaires sont toujours inexistants. Le titre d’Afande et la fonction assumée seront les seuls cadres de référence ou de distinction au sein des troupes pendant les cinq annees de lutte armée sous l’encadrement militaire des forces ougandaises et rwandaises de défense.

Avec la fin de la deuxième guerre et la formation du gouvernement de transition à partir de 2003, les deux anciennes parties au conflit vont procéder au brassage et mixage de troisarmées et aussi au partage des postes au niveau du haut-commandement des régions militaires. Ceci impliquait au préalable l’harmonisation et reconnaissance des grandes militaires au sein de ces trois composantes. En un mot, des promotions militaires en masse dans les trois camps avant le brassage et mixage.

Et nous voilà donc comment est- ce que l’on se retrouve en bout de ligne avec les FARDC actuelles bâties à la manière « Fast-Food »du très célèbre McDonald américain. Ni âme, ni corps, ni même conscience, mais avec des armes bien chargées et le doigt à la gâchette.

Absence de formation militaire de base au sein des FARDC
Il est un principe universellement reconnu que tout individu détenteur d’une arme à feu sans être soumis aux lois est un criminel potentiel ou tout simplement un criminel dans certains pays. Ceci va au-delà du simple fait criminel, mais c’est aussi et surtout la violation de l’un des principaux attributs (prérogatives légales) de chaque Etat, à savoir le « monopole de la violence légitime » (https://la-philosophie.com/letat-detient-le-monopole-de-la-violence-legitime-weber).

Ceux ou celles ayant une notion de droit, des sciences politiques ou ayant eu la chance de gérer la chose publique savent bien qu’à travers le monde le monopole de la violence (armée nationale, policen ationale, police municipale) est un domaine exclusivement réservé à l’Etat ainsi qu’à ses subdivisions administratives. Mais cela exige que les éléments de ces forces armées et de sécurité reçoivent d’abord une formation appropriée au regard de leurs métiers respectifs et ensuite obéissent strictement aux lois du pays en rapport avec l’usage de la force. Ces deux conditions ne semblent pas être remplies pour la RDC depuis 1997.

En janvier dernier, à l’issue de sa visite en République démocratique du Congo, la haut-commissaire des nations unies aux droits humains, Michelle Bachelet a affirmé sans ambages que « Les FARDC sont responsables du plus grand nombre des violations », avec 28% des cas recensés (http://www.lanouvelleafrique.com/news/539/rdc-les-fardc-sont-responsables-du-plus-grand-nombre-des-violations-michelle-bachelet). Tous les acteurs étatiques (FARDC et Police nationale congolaise) sont responsables de 54% des violences commises contre la population civile.

A titre d’exemples illustratifs de violences commises contre la population civile :
1. 23 militaires et policiers ont ete condamnés pour des viols commis dans l’Est du pays et au cours du premier trimestre de cette année 2020 (https://www.aa.com.tr/fr/afrique/rdc-23-militaires-et-policiers-condamn%C3%A9s-pour-des-viols-dans-l-est-/1964565)
2. Au mois de juin 2020, un militaire ivre tue 13 personnes sur son passage dans la cite de Sange, territoire d’Uvira en province du Sud-Kivu (https://afroplanete.com/2020/08/securite/rdc-13-personnes-tuees-par-un-soldat-ivre/)

Depuis 2005, l’Union Européenne a investi beaucoup d’argent dans la réforme des Forces Armées de la République Démocratique du Congo (FARDC), notamment via le conseil au niveau stratégique, la consolidation de l’administration et la relance du système de formation militaire, mais sans résultats concrets jusqu’à ce jour (http://www.eeas.europa.eu/archives/docs/csdp/missions-and-operations/eusec-rd-congo/pdf/20140410_brochure_eusec_rd_congo.pdf) .Il faut bien reconnaitre que ce programme de l’Union Européenne ne touche pas des reformes en profondeur et, par conséquent, ne peut rien apporter en termes de changement dans l’ensemble du secteur sécuritaire.

Tribalisme institutionnalisé et haine ethnique envers les minorités dans l’Est
A l’image du paysage politique congolais gangréné par le tribalisme (Top Congo FM, le débat du 9 septembre 2020, avec comme animateur principal Christian Lusakueno ; Critik Infos du 11 septembre 2020, par Christian Bosembe), les forces armées et de sécurité congolaises ont été et demeurent l’un des bastions du tribalisme institutionnalisé. A l’époque de Mobutu, les FAZ et la garde présidentielle étaient sous contrôle total des officiers originaires de sa région, l’Equateur.

Kabila père et fils ont suivi le même exemple (avec le clan katangais et alliés) en y ajoutant une touche particulière : le démantèlement de la chaîne de commandement militaire.

En effet, il n’est un secret pour personne que durant les 18 ans du régime Kabila fils que les différents Chefs d’état-major des FARDC qui se sont succédé n’avaient aucune autorité hiérarchique sur les commandants des régions et bases militaires à travers le pays. Joseph Kabila avait mis en place un mécanisme parallèle par lequel ces différents commandants ne rendaient compte à qu’à lui seul. En clair, le tribalisme a été largement utilisé par les régimes Mobutu et Kabila père et fils comme outil politique pour le contrôle de l’ensemble du secteur sécuritaire et aussi pour leur maintien au pouvoir.

De la haine ethnique, les FAZ et les FARDC en ont fait une véritable arme de guerre contre les minorités visibles (Banyamulenge, Tutsi du Nord-Kivu et Hema de l’Ituri) dans l’Est de la RDC. Depuis les Hauts-Plateaux des territoires de Fizi, Mwenga et Uvira jusqu’à dans les territoires de Djungu et Iruma, les FARDC participent activement à l’épuration ethnique en cours (tueries, arrestations arbitraires, destruction des villages et razzia des troupeaux)contre les Banyamulenge et les Hema. Quant auxTutsi du Nord-Kivu (Masisi et Rutshuru), ils furent « nettoyés » par les FAZ et les génocidaires rwandais au début des années 90 ; et les survivants toujours parques dans les camps de réfugiés au Rwanda et en Ouganda, à quelques kilomètres de leurs terres ancestrales. Triste sort. Et c’est justement cet « exploit macabre » que cherchent à réaliser les FARDC dans les deux provinces du Sud-Kivu et de l’Ituri.

Pas d’armée nationale mais des bandes armées mafieuses
Comme on dit, le bel exemple vient d’en haut. Durant les 18 ans du régime Joseph Kabila, la moralité politique et sociale ainsi que la bonne gouvernance n’ont pas été les valeurs de référence pour l’ensemble de la société congolaise. C’est plutôt la corruption (Top Congo FM, Face à face spécial du 18 septembre 2020, avec les Ambassadeurs des Etats-Unis, du Canada et du Royaume-Uni,animé par Christian Lusakueno) et l’affairisme qui furent érigés en modèle de référence du haut sommet de l’Etat jusqu’au plus bas échelon des institutions de la République, notamment celle du secteur très stratégique des forces armées. Comment expliquer, par exemple, que les officiers généraux avec un salaire mensuel dont on peut estimer a environ 1000 USD (https://fr.wikipedia.org/wiki/Forces_arm%C3%A9es_de_la_r%C3%A9publique_d%C3%A9mocratique_du_Congo) soient devenus tous des multimillionnaires ?

Le cas le plus concret est celui du général John Numbi qui, après avoir été démis du poste d’Inspecteur général des FARDC, s’est maintenant installé dans sa ferme située non de la ville de Lubumbashi. Comme quoi tout le monde aspirait à avoir son « Kingakati », à l’instar de leur commandant suprême, ou plutôt le guide suprême, Joseph Kabila. Et on n’en conviendra tous que cela ne peut venir de ce maigre salaire mensuel ni même d’un crédit bancaire, système presque inexistant en RDC.
Avec cette course effrénée à l’enrichissement personnel de la part des officiers supérieurs actuels le plus souvent au détriment des hommes et femmes de troupes, le serment de défendre la patrie « jusqu’au sacrifice suprême » ne fait plus partie de culture militaire congolaise. En réalité, sur le terrain, il n’y a pas d’armée nationale mais plutôt des bandes armées mafieuses dont on peut retenir des faits et éléments suivants :
1. Indiscipline caractérisée avec des tueries et rançonnement de la population civile observés sur toute l’étendue du pays(https://www.rfi.fr/fr/afrique/20160818-rdc-beni-proces-tueries-adf-fardc) ;
2. Chaîne de commandement militaire inexistante ou non fonctionnelle ;
3. Gonflement par les officiers supérieurs des effectifs de troupes dans toutes les régions militaires et surtout dans les zones opérationnelles (Ituri, Nord-Kivu, Tanganyika, etc.), https://jonctiononline.net/2020/08/19/troublante-revelation-dun-officier-des-fardc-il-ny-a-pas-22000-soldats-au-nord-kivu/ ;
4. Détournement par les officiers supérieurs des moyens financiers et logistiques destinés aux troupes engagées dans les opérations, spécialement dans l’est du pays (https://blogs.mediapart.fr/afrikarabia/blog/230220/rdc-qui-detourne-la-prime-des-fardc-au-kivu) ;
5. Mégestion et clochardisations des hommes et femmes de troupes ainsi que leurs familles ;
6. Vente et distribution d’armes par les officiers supérieurs aux milices locales (Mayi-Mayi) et rebelles étrangers (RedTabara, FNL, FDLR, FNL, FOREBU, ADF, etc.) dans les zones opérationnelles de l’Est du pays ;
7. Abandon d’armes, desmunitions,des blessés et des corps des camarades tués sur les champs de bataille ;
8. Tribalisme institutionnalisé et au service du régime en place et haine ethnique envers les minorités visibles (Banyamulenge, Tutsi du Nord-Kivu et Hema de l’Ituri)

Avec un tel lourd passif à leur charge, on peut mieux comprendre pourquoi les FARDC ne gagnent et ne gagneront pas la guerre contre les ADF ; et aussi pourquoi elles sont l’une des principales causes de l’instabilité et insécurité croissantes dans l’Est (Ituri, Nord-Kivu, Sud-Kivu) et dans les grands Katanga et Kasaï. Les noms des généraux Dieudonné Muhima, Akili Charles Mundos, Sukabwe Asinda Fall, Amisi Kumba Tango Four, Delphin Kahimbi (décédé il y a quelques mois) et John Numbi sont bien documentés (sanctions de l’Union Européenne, Nations unies et Etats-Unis) dans cette insécurité récurrente ainsi que dans les violations des droits humains.

N’en déplaise à certains tambourinaires et troubadours des FARDC, comme le général Léon-Richard Kasonga en charge de la communication (https://actualite.cd/2019/05/29/rdc-nous-sommes-au-dela-de-70-de-la-reforme-des-fardc-general-kasonga)et le capitaine Dieudonné Kasereka porte-parole de la 33eme région militaire (https://congowitness.org/2020/04/26/14-miliciens-du-groupe-yakutumba-neutralises-par-les-fardc-a-fizi/), qui s’illustrent par des communiqués mensongers chantant les « louanges » d’une armée nationale uniquement existante sur le papier ou plutôt sur la fiche/listing de paie mensuelle.

Appel a Faschi pour former une veritable armee congolaise

Mais la réalité est toute autre sur le terrain et il est urgent pour le nouveau président, Félix Tshisekedi, de prendre des mesures politiques qui s’imposent pour engager uneréforme en profondeur de l’ensemble du secteur sécuritaire (forces armées et police nationale). Sinon, dans trois ou huit ans à venir, il risque de laisser à son successeur le même spectacle désolant auquel on assiste actuellement.

Et le Front commun des corrompus (FCC), bien aligné dans une tranchée politique avec le doigt à la gâchette, ne rêve que de ce faux pas qui lui permettrait de rebondir au pouvoir et perpétuer ainsi le « mal congolais » hérité du régime Mobutu.
Il va donc de l’héritage du président Tshisekedi à léguer au peuple congolais et aussi de l’honneur du combat mené pendant plusieurs décennies par son propre parti politique, le parti cher à son père défunt,l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS).

*Les idees developpees par l’auteur de ce long article n’engagent que lui seul


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