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Vingt-huitième jour du procès des deux présumés génocidaires jugés en France
Publié le 20-06-2016 - à 17:32' par Alain Gauthier

Audition d’Emmanuel HABIMANA, alias CYASA, en visioconférence. Selon le témoin, NGENZI serait venu au Camp Huye, à Kibungo, chercher des militaires qui seraient partis tuer à Kabarondo. Ces militaires seraient partis à bord de trois bus. Ils sont revenus au camp après avoir commis leurs crimes.

CYASA rapporte aussi qu’il avait la mission d’aller chercher le camion benne de MURENZI Edouard. Le témoin est donc parti avec des militaires dont un adjudant chef désigné par RWAGAFILITA [Le colonel RWAGAFILITA était l’homme fort de la région, éminence grise du pouvoir génocidaire. Il valait mieux bénéficier de ses faveurs pour devenir bourgmestre… Il fut parmi les activistes les plus impliqués dans les massacres autour de Kibungo dont il était originaire]. Ce camion devait servir à ravitailler les militaires qui se trouvaient au front. Le propriétaire n’étant pas chez lui, le témoin est allé à l’IGA où il a rencontré NGENZI.

A ce moment-là, des Tutsi étaient sortis de l’IGA pour y être exécutés contre un mur. HABIMANA déclare avoir réclamé la clémence pour une personne que l’on traînait avec une corde. NGENZI aurait alors demandé à ce que les réfugiés soient exécutés par balle : ils ont été fusillés. Ils sont ensuite allés chercher le camion que leur avait remis RWAGAFILITA.

La présidente rappelle le parcours personnel du témoin : militaire de 1976 à 1990, opérateur radio, chauffeur de camion pour aider sa famille, fabriquant de briques et matériel de construction… Mais il était aussi président des Interahamwe [Interahamwe : « Ceux qui travaillent ensemble », mouvement de jeunesse et milice recevant une formation militaire, créé en 1992 par le MRND, le parti du président HABYARIMANA] du secteur Kibungo.

Il prétend avoir été débauché de force du MDR [Mouvement Démocratique Républicain, il est créé en juillet 1991 et est l’héritier du Parmehutu de l’ancien président KAYIBANDA. Suite à la signature des Accords d’Arusha, il éclate en deux tendances, dont une « Hutu Power ». Jean KAMBANDA, membre du parti, deviendra d’ailleurs Premier ministre du Gouvernement intérimaire le 8 avril 1994.] par RWAGAFILITA et NGENZI qui lui ont ordonné de quitter le MDR sous peine d’être tué, lui et sa famille, par les Interahamwe et les Escadrons de la mort.

Le témoin rappelle aussi qu’il coordonnait les jeunesses de deux autres partis : le PL et le PSD. En échange de cette adhésion, il avait reçu des pneus neufs pour son camion. S’il n’a pas entraîné lui-même des Interahamwe, il reconnaît que ces jeunes avaient du matériel militaire (déclaration contradictoire avec ce qu’il avait dit dans le cadre du procès de deux commerçants de Kibungo, en Belgique).

Il va alors parler longuement d’une réunion qui se serait tenue le 1er avril (la date a changé !) et à laquelle participaient de nombreuses autorités, dont NGENZI. C’est un certain RWAGATORE qui a lancé la réunion. Propos entendus : “Nous avons une guerre imposée par les Inkotanyi. Nous allons être tués par les Tutsi. Dites aux gens qu’ils doivent se défendre… A partir d’aujourd’hui, quand un Hutu mourra, sachez qu’il a été tué par un Tutsi. Avant de l’enterrer, tuez tous les Tutsi voisins.” Toutes les personnalités présentes connaissaient l’objet de cette réunion : préparer le génocide.

A partir de ce jour, les Tutsi avaient interdiction de se parler à 2 ou 3, consigne mise en place par le bourgmestre de Birenga et à l’Economat général. Une autre réunion le 19 avril aura pour objectif de révoquer le préfet RUZINDANA considéré comme un complice du FPR : il sera tué pendant le génocide. S’il sait que NGENZI est venu chercher des militaires le 13 avril c’est parce qu’il avait lui-même reçu l’instruction de se présenter tous les jours au Camp Huye. Il était donc là quand NGENZI est venu.

Trois bus sont partis avec des militaires à leur bord : leur nombre avait été choisi en fonction des besoins évalués par NGENZI. Evoquant sa présence à l’IGA, il déclare être arrivé alors que les massacres avaient déjà commencé, sous la direction de NGENZI. Il rapporte le déroulement des faits comme d’autres témoins l’ont fait, à la différence qu’il dit n’avoir pas été impliqué dans ces massacres.

Le témoin est ensuite questionné sur les perquisitions effectuées chez Médiatrice UMUTESI, une voisine du bourgmestre. Il n’est pas au courant. Une autre réunion se serait tenue le 20 avril à Kibungo. Tous les gens, bourgmestres compris, fuyaient l’avancée du FPR. NGENZI était là, armé. Le témoin reconnaît avoir été condamné à la prison à perpétuité pour avoir été à la tête des Interahamwe. La présidente lui demande s’il a bien conscience de son témoignage de ce jour : il est formel dans ses déclarations.

Questionné par plusieurs jurés, le témoin dit qu’il ne partageait pas les idées de RWAGAFILITA et qu’il n’acceptait pas la haine que le MRND avait à l’égard des Tutsi, haine qui existait depuis la fin des années soixante.

A propos de la réunion, si des témoins en ont changé la date, c’est pour “dérailler les témoignages“, pour qu’on ne parle pas du génocide. Pour être bourgmestre, il fallait être à 100% pour les directives du parti MRND. Le bourgmestre était chargé de la sécurité de toutes les personnes de sa commune. “Demandez à NGENZI s’il a sauvé 5 Tutsi“.

Pour le témoin, la réunion du 1er avril est capitale. Au cours de cette dernière, on aurait entendu ces propos : “A partir d’aujourd’hui, qu’on sépare les Tutsi” aurait dit un député, Sylvain MUTABARUMA.

Quant à savoir si le bourgmestre avait le pouvoir de convoquer des militaires, le témoin répond : ”Le préfet était considéré comme un complice. Il se cachait. NGENZI travaillait donc directement avec les militaires“.

NGENZI a bien voulu exterminer les Tutsi de sa commune, avec l’aide des militaires et des Interahamwe. Il n’a jamais été débordé ni dépossédé de ses pouvoirs. S’il est allé chercher les militaires c’est parce que, seul avec ses policiers, il ne pouvait pas tuer les Tutsi : “Le génocide a été planifié, commis par les militaires et les civils, avec l’aide des autorités“.

A la question de maître MATHE qui résume son déplacement de Kabarondo à la recherche d’un camion et à la demande de grâce d’un Tutsi, le témoin s’offusque : “J’ai sauvé plus de trois cents Tutsi”. Elle s’étonne que le témoin ait été condamné à mort alors qu’il avait plaidé coupable !

S’étonne tout autant qu’il ait été choisi, en prison, comme coordinateur des Gacaca. Elle reviendra longuement enfin sur la date de la réunion et sur laquelle le témoin est revenu plusieurs fois. Ce dernier insiste : cette réunion a bien eu lieu le 1 avril 1994. Le considérant comme un menteur, l’avocate comprend que son témoignage n’ait pas été retenu dans le procès GATETE, bourgmestre de Murambi, à Arusha. S’il a changé de date, c’était sans aucun doute pour charger Prosper MUGIRANEZA (NDR : condamné à trente ans de prison en première instance et acquitté en appel).

Audition d’Eugénie MUKABUTERA, en visioconférence.

Le témoin n’a rien de spécial à dire sur les accusés. La présidente décide de lui poser des questions. Madame MUKABUTERA a travaillé comme chargée de formation dans le domaine de la nutrition à Kabarondo. Elle est une cousine de BARAHIRA.

Le 13 avril, elle a aperçu des gens qui dansaient et qui sont arrivés vers 8 heures du matin. Vers midi, des militaires sont arrivés en provenance de Kibungo. D’autres militaires viendront en bus vers 14 heures. Le témoin a entendu des bruits d’explosion de sa maison, en contrebas de la route. En 1994, les Interahamwe étaient devenus plus forts que NGENZI.

La présidente questionne le témoin sur la blessure que le bourgmestre avait reçue : “Après l’attaque de l’IGA, il avait une blessure récente qui saignait“. Des gens disaient que c’était les Interahamwe qui la lui avaient infligée.

L’avocat général fait remarquer au témoin qu’on avait retrouvé au domicile de l’accusé BARAHIRA un bordereau DHL à son nom ! “BARAHIRA me demandait des nouvelles de la famille, de ses biens, de ses maisons” dira-t-elle, même si ce n’est pas elle qui gérait ses affaires.

Au tour de maître MATHE de l’interroger. NGENZI, en tant qu’employeur, était doux, il écoutait tout le monde, ne faisait aucune différence entre Hutu et Tutsi, n’a pas changé de comportement depuis 1990. Le témoin a rencontré le bourgmestre sur la route de l’exil, à la frontière avec la Tanzanie où ils sont tous entrés en même temps.

Audition d’Osée KAREKEZI, retraité, victime de fouilles.

Le témoin déclare qu’en avril 1994, NGENZI et BARAHIRA sont venus chez lui avec des Interahamwe. Des militaires les accompagnaient. Des Interahamwe sont entrés dans la maison pour voir si le propriétaire ne cachait pas des Tutsi. NGENZI, pistolet au côté, était resté dehors, dans l’arrière-cour. N’ayant trouvé personne, les Interahamwe sont ressortis avec un casier de Primus : chacun a eu à boire.

Deux militaires ont appelé KAREKEZI à l’arrière de la maison et lui ont demandé de l’argent. Le témoin leur a remis 20 000 francs pour ne pas être tués. Les “visiteurs” sont alors repartis pour se rendre chez Jérôme MUNYANEZA. NGENZI était bien le chef de cette attaque, BARAHIRA étant le chef des Interahamwe.

La présidente le questionne. Le témoin connaît NGENZI depuis très longtemps. Et de rappeler le cursus du bourgmestre. En 1973, alors que ce dernier avait été chassé de l’école pour avoir été pris pour un Tutsi, c’est lui qui lui avait retrouvé une place. Cette exclusion n’avait duré que deux ou trois jours. Il lui avait obtenu la gratuité pour son minerval. Il connaissait bien la famille de NGENZI et il est bien probable que RWAGAFILITA soit intervenu dans sa nomination comme bourgmestre. Le bourgmestre avait changé de comportement depuis l’attentat du 6 avril.

Quand il est venu chez lui, il avait les yeux rougis, était en colère et lui a reproché son absence à l’église et à l’IGA. Le témoin considère le bourgmestre comme le “chef suprême“, c’est lui qui a donné l’ordre de partir. Il confirme aussi qu’il portait une arme de poing sur la hanche. Quant à BARAHIRA, il n’était pas armé.

L’avocat général veut savoir si NGENZI était menacé ce jour-là ! “Pas du tout“, répond le témoin. Le bourgmestre était tout à fait d’accord avec ce qui se passait. Il n’était pas sous les ordres des militaires. NGENZI cherchait notre fille Claire qui aimait chanter les chansons de Cécile KAYIREBWA, une exilée. Cela suffisait pour la faire prendre pour une complice.

Monsieur KAREKEZI confirme qu’il a éprouvé une grande déception ce jour-là, un sentiment de trahison de voir arriver NGENZI avec des militaires et des Interahamwe, lui qui le considérait comme son “papa“. Le témoin était doublement suspect : opposant du MRND et marié à une Tutsi. “NGENZI était un opportuniste ?” demande monsieur COURROYE. “Oui, il n’avait plus de sentiment humain, il était très intelligent, jouait un double jeu” dira le témoin.

Au tour de maître MATHE de poser des questions et de demander au témoin des détails sur son habitation entourée de cyprès et d’euphorbe. Quand les gens sont arrivés, il était dans sa chambre. C’est leur fille Géraldine qui s’est écriée : “Nous sommes attaqués“. NGENZi est bien passé derrière, du côté cuisine, tandis que BARAHIRA restait dans la cour, devant.

Et maître MATHE de signaler au témoin que ce qu’il dit est très important, que la Cour va le juger et, faisant appel au chantage affectif, que son client “a l’impression d’avoir perdu un père“. Le témoin répond qu’il parle de ce qu’il a vu : “Comme il s’est comporté, ce n’était pas une façon de défendre ma famille… J’avais toutes les caractéristiques de ceux qu’ils cherchaient“.

“Son sort dépend de vous, je scrute toutes les ambiguïtés de vos déclarations” rajoute l’avocate. Et de lire sa déclaration au juge d’instruction. Maître AKORRI, avocate de Survie, demande à ce qu’on relise la déclaration dans son intégralité pour qu’il n’y ait pas de confusion. “J’essaie d’éviter la lecture intégrale, j’essaie de voir le côté positif de l’être humain“. “Mais le diable existe“, intervient maître LAVAL. Et maître MATHE de reposer une question déjà posée par la présidente qui s’impatiente : “Si on pose les questions que j’ai déjà posées, on ne s’en sortira pas“.

Maître MEILHAC, tout en rappelant que son client n’est pas concerné par ces faits, va interroger rapidement le témoin qui dit n’avoir pas bien pu observer BARAHIRA.

Audition de Jacqueline KANSORO, épouse d’Osée KAREKEZI.

Octavien NGENZI est bien venu dans la “traque” de sa famille. Ils ont mis la maison sans dessous dessus. Le bourgmestre est venu s’asseoir à côté de lui, à l’arrière de la maison. Deux Interahamwe l’accompagnent, un armé d’un arc, l’autre d’un marteau. Ils ont bu la bière trouvée dans la maison et ont réclamé notre fille Claire qu’ils accusent d’avoir “rejoint les Inkotanyi” [Inkotanyi : Combattant du FPR (terme utilisé à partir de 1990)]. Elle leur a dit qu’elle était à Kigali, chez son oncle maternel. Elle avait d’ailleurs été blessée le 8 avril. N’ayant rien trouvé, ils sont repartis. On lui a dit que Tito BARAHIRA était là, mais il n’est pas entré dans la cour intérieure.

A la présidente, le témoin dit que NGENZI était “comme leur enfant”, son mari l’ayant aidé dans sa scolarité. Elle a été surprise de voir le bourgmestre chez eux. Il avait les yeux rouges, les cheveux en bataille : “J’avais peur, je n’osais pas le regarder“, avouera madame KANSORO. C’est bien lui qui était le leader du groupe, même si elle ne l’a pas entendu donner d’ordre.

A l’avocat général, le témoin avoue :”S’ils avaient trouvé notre fille Claire, ils l’auraient tuée“. Monsieur COURROYE d’ajouter : “C’est votre “fils” qui conduisait les assaillants ! Vous avez éprouvé une immense déception” ? Elle a été surprise, effectivement, elle a eu peur.

Maître MATHE : “NGENZI dit avoir suivi le groupe pour vous protéger“ ! Le témoin conteste. Elle et son mari n’ont pas quitté le Rwanda à l’arrivée du FPR. Ils ont vécu dans un camp avant de rentrer chez eux en septembre. Son mari a été détenu 5 ans avant d’être reconnu innocent ! Elle, restée à la maison, ne pouvait que souffrir. Et quand son mari a été libéré, ce fut un soulagement. Et maître MATHE de conclure : “ Par égard pour vous, je vais cesser de poser des questions“.

L’audition de l’épouse de NGENZI était au programme, mais aucune explication n’a été donnée à son absence.

La présidente propose alors de passer outre à l’audition de Penina KAREKEZI. Lecture est faite de son audition. NGENZI est venu perquisitionner chez elle, la menaçant d’un pistolet. Elle ne l’a revu qu’à Benako où il s’occupait de la distribution de la nourriture dans le camp.

La journée se termine par la lecture de courts extraits d’un document authentifié par Jean KAMBANDA et datant d’avant 1994 : “Organisation de l’autodéfense civile“.

Madame MATHIEU annonce que le procès sera prolongé de trois jours, le délibéré étant prévu le mercredi 6 juillet. Ce report ne fait bien évidemment plaisir à personne.


*Alain GAUTHIER, auteur de cet article, est président du CPCR (Collectif des parties civiles pour le Rwanda) à l’origine de la plainte contre les deux anciens bourgmestres rwandais.


Kwamamaza
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