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Trente-sixième jour du procès des deux présumés génocidaires jugés en France
Publié le 1er-07-2016 - à 13:04' par Alain Gauthier

Audition de Gérard LOPEZ, psychiatre dans le dossier NGENZI. L’expertise psychiatrique de monsieur NGENZI a été effectuée le 22 mai 2011 à la prison de Fleury-Mérogis. L’accusé a déclaré qu’en tant que bourgmestre, il a tout fait pour éviter les massacres. Pas de remords mais des regrets.

Pour l’accusé, il se dit victime de “règlements de comptes politiques” Il a déclaré que son père avait été assassiné par le FPR (?). Le médecin reconnaît que NGENZI n’a pas subi de maltraitances et qu’il n’a pas d’antécédent judiciaire. Le contact avec son patient a été agréable, serein. Ce dernier se considère comme victime de manœuvres politiques (déjà dit) et de faux témoignages.

Il se dit aussi préoccupé par le sort de sa famille. Selon l’expert, l’accusé ne présente pas de trouble psychiatrique. Il vit seul dans sa cellule mais travaille, participe à un groupe biblique et va à la messe le dimanche. Pour lui, “tout est mensonge, manipulations“. Il est accessible à une sanction pénale et il n’y a aucune cause d’altération de sa responsabilité pénale.

Audition de E.M. PHESANS, expert psychologue dans le dossier BARAHIRA.

L’expert ne signale pas de névrose constituée mais a une position défensive prédominante. Il a trouvé son patient introverti, peu désireux d’évoquer le passé. “Il repousse en arrière-plan de son existence tout ce qui est compliqué“.

BARAHIRA semble subir sa vie : il est le seul de sa famille à avoir fait des études, ne sait pas pourquoi il a été nommé bourgmestre. Son discours est tout à fait institutionnel. De tout cela, il n’en tire aucune satisfaction. Il a tout fait par devoir.

Concernant sa démission, l’accusé la met sur le compte de la fatigue, ce que le psychologue qualifie de “comportement peu satisfaisant“. BARAHIRA pense qu’on le poursuit parce qu’il a été bourgmestre, qu’il avait des fonctions politiques. Il dit avoir toujours eu de bonnes relations avec les Tutsi. Retiré de la politique, ayant occupé un poste peu gratifiant de releveur de compteurs électriques, il se présentera à la présidence du MRND en janvier 1994.

Est-il capable de tuer de ses mains ? ” Tout le monde est capable de le faire dans un contexte donné.” Cf ” La banalité du mal” d’Hannah ARENDT. Pour l’accusé, le génocide n’a pas eu lieu car il ne sait pas qui l’a organisé.

Témoignage d’Alain NGIRINSHUTI, vice-président Ibuka France.

Le témoin partage avec la Cour sa situation de rescapé et évoque en quelques mots les juridictions Gacaca [Gacaca : Tribunaux traditionnels au Rwanda, réactivés en 2001, en raison de la saturation des institutions judiciaires pour juger des personnes suspectées de meurtre pendant le génocide. Composées de personnes élues pour leur bonne réputation, elles ont une vocation judiciaire et réconciliatrice.].

Témoignage d’Alain GAUTHIER, président du CPCR.

Monsieur le Président, messieurs de la Cour, mesdames et messieurs les jurés.

« La marque d’un génocide, ce n’est pas la furie, c’est le silence. » La fantaisie des Dieux : Rwanda 1994, BD de Patrick de Saint-Exupéry et Hippolyte.

Je me présente devant cette cour, à la fois comme famille de victimes, mais surtout dans ce procès, en tant que président du CPCR, le Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda, association partie civile qui a déposé plainte contre monsieur Octavien NGENZI le 21 mai 2010, alors qu’il se trouvait à Mayotte où on nous avait signalé sa présence depuis plusieurs mois.

Ayant entendu parler de monsieur BARAHIRA lors de mes premières enquêtes à Kabarondo, nous déposons une plainte contre lui le 28 mars 2011. L’objectif de notre association est de poursuivre en justice les présumés génocidaires rwandais présents sur le sol français. Certains médias, qui nous ont très longtemps ignorés, nos adversaires surtout, nous présentent comme des « traqueurs de génocidaires », voire des « chasseurs d’intellectuels hutu ».

Vous comprendrez bien, après ces huit semaines de procès, que je ne peux que réfuter ce vocabulaire qui est précisément celui du génocide. Nous demandons simplement à la justice de notre pays de vérifier si les soupçons que nous portons sur des personnes qui auraient participé au génocide des Tutsi, si ces soupçons sont fondés. Qui, dans cette assistance, même sur les bancs de la défense, oserait dire que la poursuite des nazis n’était pas justifiée ?

Ce n’est pas nous qui avons déféré messieurs NGENZI et BARAHIRA devant la justice, ce sont les juges d’instruction français. Sans la plainte du CPCR, il est malheureusement vrai, messieurs NGENZI et BARAHIRA auraient probablement continué à vivre sans être inquiétés, il n’y aurait pas eu de procès d’assises et on vous aurait épargné ces huit semaines éprouvantes. Et je voudrais m’excuser de vous avoir entraînés dans cette aventure après que le sort vous eut désignés comme jurés pour nous accompagner.

Nous aurions préféré que la justice de notre pays réponde positivement aux demandes d’extradition afin que les personnes soupçonnées d’avoir participé au génocide soient jugées au plus près des crimes qui leur sont reprochés, au plus près des victimes. Il faut savoir qu’à plus de 20 reprises, la Cour de Cassation a refusé d’extrader vers le Rwanda ceux que leur pays réclamait pour les juger. Cette décision, contestée par des juristes spécialistes du droit pénal international, nous reste incompréhensible.

Ces huit semaines furent éprouvantes pour nous, mais c’est notre quotidien depuis plus de vingt ans. Elles le furent certainement pour vous aussi car, en vous plongeant dans l’horreur d’un génocide, vous serez marqués à jamais, votre vie ne sera plus la même. Il y aura pour vous un avant mai/juillet 2016 et un après. Votre responsabilité de jurés est immense, et la décision que vous aurez à prendre dans quelques jours sera peut-être la plus importante de votre vie.

C’est en votre âme et conscience que vous aurez à rendre justice, au nom du peuple français. De notre côté, « ni sentiment de haine ni de vengeance » pour reprendre les mots de Simon Wisenthal, celui qu’on a surnommé « le chasseur de Nazis ». A titre personnel, j’ai toujours dit que je préfère un coupable en liberté qu’un innocent en prison.

Ce procès d’assises, il était bien évidemment organisé pour les victimes, pour leur mémoire. Ne pas mener ce combat de justice, ce serait les tuer une nouvelle fois, les ensevelir dans l’oubli. Cette pensée nous est intolérable. Ce procès, c’est aussi pour les rescapés, pour leurs familles, qui traînent les séquelles du génocide comme un boulet, eux qui à longueur de journée revivent les affres des massacres. Et plus le temps passe, plus le poids du passé se fait sentir : la douleur ne disparaît pas avec le temps. Ce procès enfin, il était aussi fait pour les accusés. Il aurait pu leur permettre de reconnaître une partie de la vérité, de soulager une conscience éclairée par les nombreux témoins qui sont venus livrer leur vérité.

Je souhaite vous éclairer car votre tâche est terriblement compliquée. Vous aurez à tenir compte des problèmes liés au décalage culturel, aux problèmes liés à la traduction, aux auditions multiples auxquelles les témoins ont été soumis, ce qui fait apparaître des contradictions. Le kinyarwanda est une langue complexe, très subtile, et quand on vous rapporte les propos d’un accusé qui dit qu’il « ne faut pas tuer les filles tutsi afin que nos garçons les épousent » ; on aurait pu traduire aussi « afin que nos garçons puissent se les approprier », ce qui veut dire les « violer », en faire leurs « esclaves sexuelles ».

Et si le viol a été absent de ce procès, à Kabarondo, comme ailleurs dans tout le pays, le viol fut aussi, avec les gourdins et les machettes, une arme du génocide. Ce génocide a été commis loin de la France, il y a 22 ans, dans un pays dont vous ignoriez peut-être même l’existence. D’autres problèmes sont liés à la mémoire défaillante, à la disparition des témoins, rescapés ou tueurs, à leur lassitude de témoigner…

D’autres témoins, victimes, ne peuvent pas dénoncer les tueurs de leur propre famille : leur seul soutien, pour travailler leurs champs, est celui qui a exterminé les leurs. Enfin, vous avez été confrontés au déni professé par les accusés : les témoins seraient tous des affabulateurs, des menteurs. Leur défense, à plusieurs reprises, a même voulu vous faire entendre que les témoins venus du Rwanda étaient soumis à des pressions ou, comme le disait un témoin de contexte venu de Bruxelles, et qui s’est ridiculisé devant vous par ses propos, qu’ils appartiennent à des « syndicats de délateurs », dont nous ferions aussi partie. Permettez-moi de vous donner quelques repères chronologiques, quelques éléments que j’estime importants pour vous permettre de comprendre l’engagement qui a été le nôtre.

A l’âge de 13 ans, alors que je suis en classe de cinquième, un prêtre de la Société des Pères Blancs, missionnaires d’Afrique, vient présenter un film qui évoque les martyrs de l’Ouganda. A la fin de la séance, je lui glisse un papier : « Je voudrais être comme vous ! »

En 1970/1972, je suis inscrit à la Faculté de Théologie Catholique de Strasbourg, au sein de la Société des Pères Blancs et en lieu et place du service militaire, j’opte pour un séjour de deux ans en coopération. Le hasard me conduit à accepter un poste de professeur de Français dans un collège du sud du Rwanda, à Save, diocèse de Butare.

Au cours de ce séjour, je fais la connaissance d’un vieux professeur de latin, un Hutu royaliste, monsieur NAYIGIZIKI, qui m’apprendra l’histoire du pays. Je fais aussi la connaissance de Dafroza que les hasards de l’existence, mais surtout le sort fait aux Tutsi en 1973, me fera de nouveau rencontrer deux ans après mon départ du Rwanda, en 1974. En 1977, nous décidons d’unir nos destinées, « pour le meilleur et pour le pire », nous aussi.

Pendant quinze ans, nous mènerons la vie banale de citoyens ordinaires et accueillerons trois enfants. Nous vaquons à nos occupations professionnelles, Dafroza en tant qu’ingénieur chimiste et moi d’abord comme professeur de Français, puis comme directeur d’un collège et d’un lycée professionnel.

L’attaque du FPR, le 1 octobre 1990, m’inquiète beaucoup car je crains que les Tutsi de « l’intérieur » ne soient les premières victimes de cette nouvelle situation. Très vite mes craintes se réalisent puisque dès les premiers jours d’octobre de nombreux Tutsi sont arrêtés, et parmi eux des membres de notre famille.

Début 1993, l’intervention de monsieur Jean CARBONARE, à la télévision, vient nous rappeler que la situation au Rwanda est gravissime. J’écris alors une lettre au président MITTERAND, pour lui demander d’intervenir auprès de son homologue rwandais, son ami. Je recevrai deux réponses : une de la présidence, une autre des Affaires Etrangères. La France fait de son mieux pour ramener la paix dans la région. L’avenir nous prouvera le contraire, le gouvernement français ayant choisi son camp.

Les accords d’Arusha, signés le 4 août 1993, nous laissent croire qu’on pourra éviter le génocide au Rwanda, mais les atermoiements du président rwandais, sous la pression des extrémistes, ne laissent rien présager de bon. En février 1994, Dafroza se rend à Kigali pour rendre visite à sa maman. La situation est dramatique et elle est obligée d’écourter son séjour : nouveau courrier au président français qui restera sans réponse. Et notre vie va basculer le 7 avril au matin lorsqu’ à mon réveil j’apprends à mon épouse que l’avion du président HABYARIMANA a été abattu à son retour de Dar-Es-Salam où il venait finalement d’accepter de mettre en place les accords signés un an plus tôt.

Dès le 8 avril, alors que je suis dans mon bureau au Collège Jeanne d’Arc que je dirige à Reims, j’apprends que la maman de Dafroza a été tuée alors qu’elle s’était réfugiée avec d’autres membres de la famille à la paroisse du quartier de Nyamirambo, la paroisse « Charles Luanga », un des martyrs de l’Ouganda dont j’ai évoqué l’histoire au début de mon témoignage.

En rentrant à la maison, le soir, j’ai la lourde charge d’annoncer à Dafroza la mort de sa maman. Notre fils, Emmanuel, alors âgé de 11 ans, lâchera ces mots troublants et qui résonnent encore dans ma tête : « Maman, je te vengerai ».

Pendant trois mois, nous allons vivre comme dans un rêve, mais en étant très actifs : pétitions, nuits blanches, appels nocturnes de la part de rescapés terrés à l’Hôtel des Mille Collines à Kigali, interventions auprès des médias, manifestation… Merci à tous ceux qui nous ont permis de rester debout pendant ces trois mois.

Le 15 août, nous avons le bonheur d’accueillir deux jeunes orphelins de notre famille, Pauline et Jean-Paul, retrouvés au Burundi, et qui resteront à la maison pendant un an, jusqu’à ce qu’on apprenne que leur papa a échappé au génocide. Nous accueillerons un peu plus tard un neveu orphelin, Emile, puis plus récemment, Isimbi, dont le papa a été tué et la maman miraculée, retrouvée sous le corps des victimes.

Ce n’est qu’en été 1996 que nous allons retourner au Rwanda : c’est le choc, le vide. La famille anéantie, les amis disparus, les maisons détruites… Plus d’une centaine d’absents !

Au cours de nos vacances au Rwanda en été 1997, nous recueillons nos premiers témoignages concernant l’abbé Wenceslas MUNYESHYAKA, visé par une plainte depuis 1995. Une cousine de Dafroza, rescapée de l’église de la Sainte Famille avec deux de ses enfants, nous permet de rencontrer d’autres rescapés. Nous remettons ces témoignages à un avocat qui travaille alors dans ces dossiers du génocide.

Et puis il y aura le premier procès d’assises à Bruxelles au printemps 2001, le « procès des quatre de Butare » qui sera pour nous le déclic de notre engagement. A la fin du procès, un de nos amis, Gasana NDOBA, nous interroge : « Et vous, que faites-vous en France ? » Nous décidons de rassembler des amis et de créer le CPCR, Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda.

Dans la mesure où le parquet n’a jamais daigné poursuivre le moindre présumé génocidaire rwandais présent sur le sol français, nous prenons notre bâton de pèlerin et décidons d’aller au Rwanda pour recueillir des témoignages, d’abord dans les dossiers existants. Nous nous portons partie civile dans trois affaires : Wenceslas MUNYESHYAKA, prêtre à Gisors, dans le diocèse d’Evreux, Sosthène MUNYEMANA, médecin à Villeneuve sur Lot et Laurent BUCYIBARUTA, ancien préfet de Gikongoro, au cœur de la Zone Turquoise !

Nous enquêtons aussi dans ces affaires en apportant de nouveaux témoignages. Une autre plainte emblématique de notre combat fut celle que nous déposerons un peu plus tard contre Dominique NTAWUKURIRYAYO, sous-préfet de Gisagara près de Butare. Nous l’avions retrouvé travaillant au service des migrants dans le diocèse de Carcassonne. Ce dossier nous sera repris par le TPIR qui condamnera ce dernier à 25 ans de prison, peine ramenée à 20 ans en appel.

A la même époque, ce même TPIR renoncera à l’extradition de MUNYESHYAKA et BUCYIBARUTA et demandera à la France de les juger ! Non-lieu dans l’affaire MUNYESHYAKA (nous avons fait appel). Toujours pas de clôture de l’instruction pour Laurent BUCYIBARUTA ! En 15 ans, nous déposerons 22 nouvelles plaintes qui sont actuellement à l’instruction au pôle crime contre l’humanité crée au TGI (Tribunal de Grande Instance) de Paris depuis janvier 2012.

Nous partons en enquête chaque fois qu’un nouveau dossier se présente à nous. Recueil des témoignages, en Kinyarwanda le plus souvent, traduction des témoignages sous la responsabilité de Dafroza, remise de ces témoignages à nos avocats qui rédigent les plaintes, eux qui nous suivent depuis le début de notre engagement. A ce stade, je voudrais rendre hommage à nos enfants qui nous ont permis de nous engager dans une telle aventure, dévoreuse de temps. Sans leur soutien, nous n’aurions pas pu nous lancer dans ce combat pour la justice. Hommage que nous partageons aussi avec nos avocats.

En juin 2004, nous sommes appelés pour nous rendre à Kigali : une fosse commune a été identifiée dans la cour même de la paroisse de Nyamirambo. Nous consacrerons une semaine à rendre un dernier hommage à la maman de Dafroza et aux autres victimes découvertes dans cette fosse.

Mesdames et messieurs les jurés, un génocide, ce n’est pas une catastrophe naturelle, ce n’est pas un tremblement de terre qui aurait emporté des centaines de milliers de victimes. Un génocide, ce n’est même pas un million de morts, anonymes, entassés dans les rues, emmenés dans des camions et jetés dans des fosses communes. Un génocide, c’est une maman, un frère, une sœur, un cousin, un vieillard, un bébé qui met des jours à mourir dans les latrines où on l’a précipité, des jeunes gens et des jeunes filles qui commençaient à goûter à la vie…

Un génocide, ce sont des victimes, toutes innocentes, qui ne souhaitaient qu’une chose : vivre. Un génocide, ce sont mêmes des vies interrompues dans le sein maternel, toutes ignoblement exécutées, minutieusement, méticuleusement. Tous nos morts avaient des noms, avaient envie de vivre ou de vieillir en paix, de naître en paix, de grandir en paix.

Nous faisons partie des familles de victimes, mais dans aucune des plaintes que nous avons déposées nous ne sommes directement concernées. Nous ne nous battons pas pour les morts de nos familles, nous nous battons pour toutes les victimes, pour tous les rescapés qui ne peuvent pas parler.

Comme je vous l’ai déjà dit, si messieurs NGENZI et BARAHIRA sont là devant vous aujourd’hui, c’est parce que des juges d’instruction ont pensé que des charges suffisantes pesaient sur eux pour être déférés devant une cour d’assises.

Le CPCR est à l’origine des deux plaintes, mais ce sont les juges d’instruction qui ont écrit et publié l’Ordonnance de mise en accusation, l’OMA. Si notre combat est relayé par les médias, il n’en fut pas toujours ainsi. Pendant de longues années, nous avons travaillé dans l’anonymat le plus complet. Ce procès n’a d’ailleurs pas eu le retentissement médiatique qu’il méritait.

Un directeur de l’information d’une grande radio nationale aurait dit que cela n’intéressait pas les Français ! Comment s’y intéresseraient-ils si ceux qui sont chargés de les informer ne le font pas ? Ce combat, nous le menons « sans haine ni vengeance ». Et pourtant, cet engagement ne nous a pas amené que des amis.

En effet, notre combat suscite régulièrement des réactions hostiles, en particulier de personnalités qui ne cessent de déverser leur venin dans leurs ouvrages ou dans la presse qui accueille leurs écrits d’un goût douteux. Ces calomnies et ces mensonges donnent du « courage » à d’autres qui, anonymement, crachent leur bile : messages infamants, dégradants, menaces de morts, personnes qui viennent rôder autour de la maison… Mais rien ne nous détournera d’un combat qui nous occupe depuis près de vingt ans, le génocide des Tutsi faisant partie intégrante de notre vie.

Et contrairement à ce que prétendent nos détracteurs, ce ne sont pas les Hutu que nous poursuivons en justice, mais des personnes qui auraient participé au génocide des Tutsi. Cela n’étonnera personne que, dans leur immense majorité, ce soient des Hutu qui sont poursuivis. La grande majorité des Nazis n’étaient-ils pas Allemands ?

Messieurs NGENZI et BARAHIRA, permettez-moi de m’adresser à vous. Au cours de ces 8 semaines, j’ai rêvé qu’un jour votre cuirasse se fendille, rêvé que vous finiriez par baisser la garde. Ce procès, s’il est fait pour rendre leur honneur aux victimes, s’il est fait pour permettre aux familles des victimes de faire leur deuil, non pas oublier, mais continuer à vivre en pensant que leur vie sert encore à quelque chose, ce procès aurait pu aussi être l’occasion pour vous de retrouver la part d’humanité que vous avez perdue. Ce procès était une chance pour vous, mais vous avez délibérément refusé de la saisir. Vous, plus que les autres, savez quelle conduite a été la vôtre pendant les jours qui ont précédé votre fuite. Malheureusement, vous avez fait de vos enfants des victimes qui ne doivent bien sûr pas payer les crimes qu’on vous reproche.

Au début du procès, vous avez dit qu’il vous arrivait parfois de lire. « Pas souvent », reconnaissiez-vous. Mais au cours de vos études que vous avez faites en français, peut-être avez-vous entendu parler d’un des plus grands poètes de la littérature française, un des plus populaires : Victor HUGO.

Dans son ouvrage « La Légende des siècles », on trouve le poème intitulé « La Conscience » qui raconte l’histoire de Caïn et Abel, les enfants d’Adam et Eve. Caïn, l’agriculteur, jalouse son frère Abel, éleveur de troupeaux. Caïn, ayant commis son forfait en tuant son frère, tente de fuir l’œil de sa conscience. Il fuit au bout du monde, entraîne avec lui sa femme et ses enfants, fait construire une tente, puis des murailles épaisses, lance des flèches aux étoiles… Comme l’œil est toujours là, il décide de faire construire un tombeau où il se fera enfermer. Et voici les derniers vers du poème que je laisse à votre méditation :

« On fit donc une fosse et Caïn dit : « C’est bien. »

Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.

Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre

Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,

L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. »

Monsieur le Président, messieurs de la Cour, mesdames et messieurs les jurés, je vous remercie. Les questions posées à monsieur GAUTHIER n’ont pour l’instant pas été reprises. Témoignage de Dafroza GAUTHIER. Publié prochainement. (Fin).


*Alain GAUTHIER est président du CPCR (Collectif des parties civiles pour le Rwanda) à l’origine de la plainte contre les deux anciens bourgmestres rwandais.


Kwamamaza
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