Somalie : élection présidentielle dans "le pays le plus corrompu du monde"

Redigé par Igihe.com
Le 8 février 2017 à 01:16
Visites :
56 2

Après plusieurs reports, les parlementaires somaliens désignent mercredi le nouveau président du pays. En Somalie, la corruption est endémique et la situation sécuritaire est très instable, avec une multiplication des attentats des Shebab.

Repoussée à plusieurs reprises depuis août dernier, l’élection du nouveau président somalien, soutenue par l’ONU, se tient mercredi 8 février. Le calendrier s’est stabilisé mais le scrutin n’aura pour autant pas grand-chose de démocratique : ce sont les parlementaires, soit 275 députés et 72 sénateurs, qui doivent désigner le futur chef d’État. Des parlementaires eux-mêmes élus entre octobre et décembre 2016 par seulement 14 000 électeurs délégués, issus du complexe système clanique qui régit la société somalienne. Le suffrage universel direct, pourtant promis aux Somaliens, a été abandonné en 2015 compte-tenu de l’instabilité politique et sécuritaire que connaît le pays depuis plus de deux décennies. Paradoxalement, les élections de 2017 représentent pourtant une avancée démocratique : lors des législatives de 2012, il n’y avait que 135 grands électeurs.

Roland Marchal, chercheur au CERI et grand connaisseur de la Somalie, souligne une deuxième maigre avancée : "Il y a 40 % d’anciens parlementaires dans le nouveau Parlement, c’est mieux qu’en 2012 où ils avaient presque tous été réélus. Il y a un rajeunissement des députés, c’est une bonne chose car ils sont plus instruits. En revanche, ils ne connaissent pas grand-chose à la politique."

Corruption endémique

La Somalie, c’est le pays le plus corrompu du monde (suivi de près par le Soudan du Sud et la Corée du Nord), selon le classement 2016 de Transparency International, qui mesure le niveau de corruption dans 176 États. Les élections législatives de la fin 2016 ont illustré l’ampleur ce fléau endémique. L’ONG somalienne Marqaati rapporte ainsi de nombreux cas de pots-de-vin, fraudes, achats de votes, et d’intimidation, y compris de la part des forces de l’ordre.

Un candidat du Jubbaland (sud-ouest du pays) aurait ainsi gagné avec 98 % des votes, après que tous les autres candidats aient été forcés à se retirer, et l’exemple n’est pas isolé. Le rapport de Marqaati révèle que des sièges à l’assemblée ont coûté jusqu’à plusieurs centaines de milliers de dollars en pots de vin, qui ont atteint 2,5 millions de dollars pour un candidat de Hir-Shabelle (sud-est). L’association prévoit une situation similaire pour la présidentielle de février, qui s’annonce comme "l’une des élections les plus chères du monde".

"Quand on fait de la politique clanique, il faut de l’argent. Cela sert à calmer les frustrations et les humiliations, et permet de faire attention à la représentation", détaille Roland Marchal. Les quatre grandes familles claniques de Somalie sont représentées à part égales dans le Parlement, à hauteur de 61 députés chacune. Mais les clans étant eux-mêmes ramifiés en une multitude de sous clans, extrêmement divisés, le millefeuille politique est presque impossible à gérer. Et le système expose assez clairement ses limites : "Les gens élus sont des représentants de leurs clans, avec des intérêts particuliers. (…) Ils sont là sur la base de leur identité clanique, mais ne sont pas forcément capables d’effectuer un travail législatif normal", continue le chercheur.

"Le leadership est extrêmement complexe. Les clans n’ont pas de chefs mais des assemblées d’anciens. L’ONU essaie de se reposer sur ce système, mais tout est en carton-pâte. Les Italiens ont détruit le système clanique qui fonctionnait avant la colonisation, et le régime de Siad Barré [dictateur somalien de 1969 à 1991, ayant introduit un pouvoir central favorisant son propre clan] a détruit le peu qu’il restait", ajoute l’historien Gérard Prunier, spécialiste de la Corne de l’Afrique. Pour lui, l’ONU et l’Union européenne, qui appellent de leurs vœux un processus démocratique en Somalie, "ont de bonnes intentions", mais sont assez éloignées des réalités sur le terrain.

Vers une réélection du président sortant

Sauf surprise, c’est l’actuel chef de l’État, Hassan Cheikh Mohamoud, 60 ans, du Parti pour la paix et le développement (PPD), qui devrait être réélu le 8 février, lors d’un scrutin à plusieurs tours similaire aux élections récentes pour la présidence de la Commission de l’Union africaine.

Le PPD est sorti favori des législatives de 2016, et "il peut compter sur 120 à 140 votes en sa faveur garantis", précise Roland Marchal. Mais le chercheur pointe une autre faiblesse de cette élection, qui pourrait contrer l’avantage du président sortant. "Tout est très personnalisé. Des [parlementaires] vont voter contre Hassan Cheick juste parce qu’il ne les a pas reçu à un moment, ou parce qu’il ne leur a pas donné ce qu’ils voulaient. Il y a beaucoup d’amertume au niveau clanique." Plus d’une dizaine d’autres candidats sont en lice, avec comme autres favoris l’ancien président Sharif Sheikh Ahmed et l’ancien premier ministre Mohamed Abdullahi Mohamed.

Les dernières élections démocratiques dans le pays datent de mars 1969 : elles ont été suivies de l’assassinat du président en octobre de la même année et du coup d’État de Siad Barre. L’ONU ne cache pas son espoir de pouvoir soutenir des élections au suffrage universel direct en 2020. Mais le projet fait rire jaune tant Gérard Prunier que Roland Marchal, étant donné l’absence de données sur la population somalienne. "L’ONU a fait des recensements, mais ils ne valent rien. Il faut un sacré degré d’optimisme pour espérer parvenir à faire un recensement correct, reconnu par les institutions et la population", commente le chercheur.

Incessante instabilité

Surtout que, sous perfusion financière et militaire de la communauté internationale, la Somalie connaît une incessante instabilité, à laquelle s’ajoutent les velléités sécessionnistes du Somaliland et du Puntland. Le pays est passé successivement, depuis 25 ans, par la guerre civile, la famine, la piraterie et le fondamentalisme islamiste des milices Shebab. Ces derniers, s’affranchissant de l’idée de clan en faveur d’une identité musulmane et d’un État islamique, multiplient les attentats.

La présence, depuis 2007, de contingents de l’Union africaine (AMISOM), forts aujourd’hui de 22 000 hommes et financés par l’UE, a permis d’endiguer la situation explosive et de maintenir un semblant de stabilité dans les grandes villes du pays. "Ces dernières années, les milices claniques se sont calmées, les investisseurs étrangers ont commencé à revenir et la vie s’est améliorée. Il y a à présent des lampadaires en état de fonctionnement et des distributeurs de billets, de petit miracles dans le pays", rapporte Jeffrey Gettleman, correspondant du New York Times au Kenya. Mais le pays reste défaillant. "La situation est bien meilleure aujourd’hui qu’en 2007 mais depuis 2012/2013, elle se dégrade à nouveau", commente Gérard Prunier. Selon lui, l’AMISOM a perdu une grande partie de son efficacité, et les Shebab, chassés de la capitale Mogadiscio en 2011, se maintiennent hors des villes.

"Les Shebab sont extrêmement présents dans les zones rurales, où vivent des millions de personne, notamment au sud de Mogadiscio. Après les élections législatives, plus de 2 000 membres des collèges électoraux ont dû les contacter pour s’excuser et obtenir l’autorisation de rentrer chez eux. Cela traduit l’influence et la capacité meurtrière dont ils disposent encore", commente Roland Marchal.

Les milices islamistes ont juré la perte du gouvernement somalien, et leurs attaques ont continué à un rythme soutenu ces dernières semaines. Des déclarations d’officiels somaliens, autant que des publications sur des sites internet associés aux islamistes, laissent entendre qu’ils comptent empêcher la tenue des prochaines élections.

Avec France24.com


Publicité

AJOUTER UN COMMENTAIRE

REGLES D'UTILISATIONS DU FORUM

Publicité