Liberia : une histoire douloureuse

Redigé par Arnaud Jouve
Le 10 octobre 2017 à 06:19
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A l’heure où le Liberia doit se choisir un nouveau président, retour sur une histoire contemporaine singulière et douloureuse. Singulière de par ses origines américano-africaines, et douloureuse de par les terribles épreuves qu’a traversé le pays durant deux guerres civiles sans vainqueurs.

Un traumatisme, dont la mémoire hante encore une nation engagée dans un processus de reconstruction depuis 2003, porté depuis douze ans (deux mandats) par Ellen Johnson Sirleaf, la première femme présidente en Afrique. Une présidence aujourd’hui de nouveau vacante (deux mandats maximum) qui remet le Liberia, face à son histoire pour lui redessiner un avenir.

Le Liberia, ce pays d’Afrique de l’Ouest de 4,614 millions habitants (chiffres Banque mondiale 2016) va devoir choisir dans les urnes son nouveau président parmi une vingtaine de candidats de toutes provenances (homme d’affaire, footballeur célèbre, ancien chef de guerre, mannequin, acteur politique…). Une élection 100 % libérienne organisée et réalisée par les Libériens, pour la première fois depuis la fin de la guerre sans la surveillance des casques bleus de l’ONU comme ce fut le cas pour les deux précédents scrutins présidentiels. Une étape importante pour la reconstruction du pays encore en proie aux fantômes du passé.

Une histoire américano-africaine

Cette histoire commence en 1816 à Washington (USA) avec un Congrès où il est question de rapatrier d’ancien esclaves en Afrique. Sur cette initiative, une société philanthropique américaine, l’American Colonization Society, créée la même année, se porte acquéreur auprès d’un chef local d’un territoire à l’est du Cap Mesurado en Afrique de l’Ouest, en vue d’y installer des esclaves libérés qui souhaitent retourner sur leur continent d’origine. L’année suivante, une première tentative de retour échoue, mais en 1821, une trentaine de famille s’établissent sur ce nouveau territoire et créent une nouvelle colonie, officiellement fondée en 1822 sur un lieu baptisé Monrovia, en hommage au président américain Monroe.

L’immigration afro-américaine vers ce bout de terre d’Afrique se développe et près de 13 000 personnes s’y installent entre 1821 et 1867, divisant la population en deux catégories. D’un côté, ceux qui se font appeler les « freemen ». Ce sont ces anciens esclaves libérés venus d’Amérique, fortement christianisés par les missionnaires méthodistes. De l’autre, ceux qu’ils exploitent, constitués d’une population indigène qu’ils nomment les « bushmen » ou les « natifs ».

Les « freemen » propagent le même régime d’oppression sur les « natifs » que les Occidentaux sur d’autres territoires et font prospérer leur colonie qui sera déclarée définitivement indépendante le 26 juillet 1847. Le nouvel Etat dit du Liberia se dote alors d’un système de suffrage censitaire qui permet aux Américano-Libériens de conserver le pouvoir durant un siècle.

Le pays connaîtra jusqu’en 1902 plusieurs modifications de frontières. Il s’agrandira avec l’acquisition de nouvelles terres (Gallinas, Maryland, Cassa) et sera amputé d’un tiers de son territoire par la France au profit de la Côte d’Ivoire. Mais le Liberia, qui est le plus ancien Etat indépendant du continent, n’est toujours pas le pays de la liberté pour tous. L’exploitation des autochtones par les Américano–Libériens et les conditions de travail forcé qu’ils leur imposent sont vivement condamnées en 1931 par la Sociétés des Nations. En 1936, le travail forcé y est interdit, mais la domination des « freemen » sur les « natifs » continue d’attiser les tensions.

Le père du Liberia moderne

Une période d’apaisement et de relative prospérité apparaît avec la présidence de William Tubman (1944-1971) un Américano-Libérien, considéré comme le « père du Liberia moderne ». Sa présidence est marquée par d’importants investissements étrangers et par la modernisation de son pays. De plus, il mène une politique d’unité nationale, il accorde le droit de vote aux femmes et aux populations autochtones en 1945 et engage de nombreuses actions pour réduire les écarts en termes de droits entre les « freemen » et les « natifs ». Les autochtones sont ainsi autorisés à avoir une représentation au Parlement, mais ne peuvent intervenir que sur les débats les concernant ; la scolarisation est accessible à tous mais vite limitée pour les « natifs ». Ces derniers connaissent pour la première fois des avancées dans leurs conditions, mais la domination des Américano-Libériens reste entière alors qu’ils sont à peine 30 000 sur une population totale de 1 250 000 habitants en 1960.

William Tubman fera abroger la loi qui lui interdit de briguer un troisième mandat et se fera réélire jusqu’à sa mort avec à chaque fois des scores triomphaux (99,5 % des voix en 1955). Mais la fin de son pouvoir sera dictatorial. Il échappe à un attentat en 1955 perpétré par un partisan de son rival politique Edwin Barclay. Il fait exécuter son ancien ministre de l’Intérieur David Coleman et son fils qu’il accuse de complot et s’enferme dans une politique paranoïaque où chaque revendication du peuple, considérée comme une tentative de renversement, est durement réprimée, créant un climat de terreur sur tout le pays. En 1971, William Tubman meurt à 75 ans dans une clinique à Londres et son vice-président William Tolbert (un Américano-Libérien) prend la tête du pays de 1971 à 1980.

Le naufrage d’un régime en crise

L’ère Tolbert démare dans un climat de mécontentement grandissant dû aux inégalités sociales entre les natifs (95 % de la population) et les descendants des afro-américains qui dirigent le pays depuis sa création. Le Liberia qui vit principalement de son caoutchouc abrite la plus grande plantation du monde d’hévéa de l’époque « Fire Stone », un Etat dans l’Etat tenu par des Américains qui y vivent en circuit fermé. Même l’eau potable arrive par un pont aérien directement des Etats-Unis. L’aéroport international du Liberia est celui de la plantation.

Le Liberia est devenu une base arrière pour les Américains en Afrique où tout est possible. Ils y ont installé une de leurs grandes antennes militaires et le pays est devenu l’un des plus corrompus de la planète. À Monrovia, la capitale, tout s’achète, tout se vend : drogue, armes, faux papiers ou vrais pavillons maritimes quel que soit l’état du bateau (le Liberia avec ses pavillons de complaisance devient l’une des plus grosses flottes du monde). Chez Julia, un hôtel célèbre à l’époque pour les affaires, des mercenaires passent le temps en attendant un contrat sur le continent. On y négocie à coup de dollars des rendez-vous avec les plus hautes autorités de l’Etat ou une autorisation « spéciale » difficile à obtenir autrement. Tout le monde est armé et l’une des distractions du week-end consiste à aller en famille par exemple, après le culte, assister au stade au bastonnage des voleurs qui se trouvent être tous des « natifs ».

Dans cette ambiance de déliquescence, l’Etat autorise pour la première fois dans l’histoire du pays la création d’un parti d’opposition, l’Alliance progressiste du Liberia, mais cela ne calme pas les tensions. L’augmentation du prix du riz par décision du président provoque une manifestation à Monrovia le 14 avril 1979 qui dégénère et fait des dizaines de morts (plus de 70 d’après certaines sources). Le gouvernement tente de restaurer l’ordre et effectue de nombreuses arrestations au sein de l’opposition, mais la situation se détériore.

Le matin du 12 avril 1980, des militaires, avec à leur tête le sergent-chef Samuel Doe (un « natif »), se rendent au palais présidentiel pour réclamer le paiement de leur solde. Ils trouvent le président encore au lit et décident de le massacrer. William Tolbert est alors éventré et défenestré et le sergent–chef Samuel Doe devient le 21e président du Liberia et le premier « natif » au pouvoir.

La vengeance des « natifs »

Le sergent-chef Samuel Kanyon Doe est un ancien béret vert formé par les Américains. Il est originaire de l’ethnie Krahn, comme tous ceux qui l’ont accompagné sur ce coup d’Etat. Leur arrivée au pouvoir se traduit immédiatement par l’exécution en public des responsables du gouvernement précédent et par l’assassinat de plusieurs membres de la famille de l’ancien président. C’est la revanche des « natifs » sur les « freemen ». Les premeirs accusent les seconds d’incurie, de corruption et de leur peu de respect des droits de l’homme. La Constitution est dissoute et Samuel Doe instaure un Conseil de rédemption du peuple qu’il dirige, constitué d’une dizaine de militaires.

Le président des Etats-Unis Ronald Reagan soutient le nouvel homme fort du Liberia qui tente de se trouver une légitimité en créant une nouvelle Constitution, en organisant des élections et en tentant d’ouvrir son pays économiquement aux Occidentaux. Mais le régime reste fortement contesté, l’embellie économique des vingt dernières années s’estompe et le pays s’enfonce dans une crise économique et financière désastreuse, entraînant des révoltes durement réprimées. Les Américains arrêtent de soutenir la junte. Plusieurs tentatives de coup d’Etat échouent à destituer le président.

Les guerres de Charles Taylor

En 1985, à la suite d’un coup d’Etat manqué contre Samuel Doe mené par le général Thomas Quiwonkpa, de nombreux opposants sont amenés à se réfugier à l’étranger, notamment en Côte d’Ivoire où ils rejoignent Charles Taylor qui a pris la tête d’une nouvelle force, le National Patriotic Front of Liberia (NPFL). Avec ses 160 hommes soutenus et entraînés par la Libye et le Burkina Faso, le NPLF part à la reconquête du Liberia depuis l’ouest de la Côte d’Ivoire en décembre 1989. Le NPLF progresse rapidement et à l’été 1990, il contrôle presque l’ensemble du pays, sauf la capitale Monrovia où résiste Samuel Doe.

La Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) envoie une force d’interposition composée de 4 000 hommes, l’Ecomog, qui empêche le NPLF de prendre la capitale. Un des chefs historiques du NPLF, Prince Johnson, quitte Charles Taylor et crée l’Independent National Patriotic Front of Liberia (INPLF). Avec ses hommes de l’INPLF, Prince Johnson capture, dans les locaux de l’Ecomog le 9 septembre 1990, Samuel Doe et le tue sous la torture. La scène est filmée et choque la communauté internationale. Les rebelles qui exhibent le corps mutilé de Samuel Doe plusieurs jours dans les rues de Monrovia chantent « sans Doe pas de Liberia ! Sans président, pas de capitale ! ».

Les partisans de l’ancien régime de Samuel Doe se regroupent dans le United Liberation Movement of Liberia for Democracy (Ulimo) et mènent des attaques contre le NPLF. Charles Taylor soutient en Sierra Leone le Revolutionary United Front, qui s’oppose au régime de Josepf Saidu Momoh, et la Sierra Leone rentre à son tour en guerre civile en mars 1991. L’Ecomog reprend la main sur le terrain militaire et à la fin des années 1992 arrive à compromettre les positions du NPLF et de l’Ulimo, les contraignant à une guerre de type guérilla où s’affrontent de multiples seigneurs de guerres dissidents de l’un ou de l’autre camp, sans obtenir de victoires significatives.

Sous la pression internationale, plusieurs accords de paix tentent d’obtenir un cessez le feu (14 tentatives). L’Accord d’Abuja 1 en 1995 sera un échec mais l’accord d’Abuja 2 signé le 17 aout 1996 sous l’égide de la Cédéao met un terme à la guerre. En mars 1997, le désarmement de toutes les factions est achevé, des élections sont organisées le 19 juillet 1997 et Charles Taylor est élu avec 75,3 % des voix.

En 1999, le Liberia se retrouve engagé dans une deuxième guerre civile. Un groupe rebelles, les Libériens unis pour la réconciliation et la démocratie (LURD), fait son apparition à la frontière guinéenne et engage des combats contre le pouvoir. Un deuxième groupe rebelle Le Mouvement pour la démocratie au Liberia (Model) prend naissance dans le sud. En juin 2003, Charles Taylor ne contrôle plus qu’un tiers du pays. Monrovia est bombardé et assiégé par LURD. Après de multiples pourparlers, le 29 juillet, un cessez-le-feu est accepté et Charles Taylor démissionne le 11 août 2003. Une transition politique sous contrôle de l’ONU est organisée. Le 23 novembre 2005, Ellen Johnson Sirleaf est élue à la tête du pays.

Charles Taylor est finalement arrêté en 2006 et condamné à cinquante ans de prison pour crimes contre l’humanité par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone, uniquement pour ce qui concerne la Sierra Leone, et purge actuellement sa peine dans un centre pénitentiaire de haute sécurité dans le nord–est de l’Angleterre.

Les guerres civiles ont fait plus de 150 000 morts au Liberia d’après les Nations unies. Mais à ce jour, le Liberia se refuse toujours à punir les chefs de guerre pour les crimes qu’ils ont commis.

Avec Rfi


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