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Le rôle complice des ambassadeurs français au Rwanda entre Octobre 1990 et Avril 1994
Publié le 11-10-2016 - à 15:59' par Dr Jean Damascène Bizimana

La guerre de libération du Rwanda entamée par le Front Patriotique Rwandais (FPR), le 1er octobre 1990, a été l’occasion d’une série d’engagements français aux côtés du régime HABYARIMANA qui commettra le génocide contre les Tutsi quatre ans plus tard. Des personnalités françaises se trouvent lourdement impliquées dans cette machine génocidaire. Parmi elles, Georges Martres (ambassadeur de France au Rwanda de 1989 à 1993) et Jean-Michel Marlaud (ambassadeur au Rwanda de mai 1993-avril 1994).


A. MARTRES Georges

Divers faits commis entre 1990 et 1993 montrent qu’il était parfaitement au courant de la préparation du génocide contre les Tutsi et qu’il a, en connaissance de cause, appuyé le régime qui préparait l’extermination d’une partie de sa population.

1) Ses propres révélations

En 1998, devant la Mission française d’Information Parlementaire, Georges Martres a reconnu qu’il était au courant de l’imminence du génocide sur les Tutsi dès fin 1990 : « Le génocide était prévisible dès cette période, (…). Certains Hutus avaient d’ailleurs eu l’audace d’y faire allusion. Le colonel Serubuga, Chef d’Etat-major adjoint de l’armée rwandaise, s’était réjoui de l’attaque du FPR, qui servirait de justification aux massacres des Tutsis. Le génocide constituait une hantise quotidienne pour les Tutsi. Dès le début du mois d’octobre 1990, plusieurs milliers de personnes ont été emprisonnées à Kigali, la plupart en raison de leur appartenance à la minorité tutsie ou parce qu’elles avaient des sympathies ou des communautés d’intérêts avec les Tutsis ».

Dans des rencontres entre des officiels militaires rwandais et des diplomates français, la possibilité de commettre le génocide sur les Tutsi a été souvent évoquée par les plus hauts responsables rwandais, essentiellement militaires. Le chef d’état-major de la gendarmerie, Pierre-Célestin Rwagafirita, a révélé au général Jean Varret, chef de la mission militaire de coopération d’octobre 1990 à avril 1993, à propos des Tutsi : « Ils sont très peu nombreux, nous allons les liquider ». Georges Martres qui représentait la France au Rwanda était au courant de cette intention des hauts gradés rwandais d’exterminer les Tutsi et a maintenu son soutien à un régime et à une armée qui l’entretenait.

2) Dans ses télégrammes diplomatiques

Dans le Télégramme Diplomatique (TD) du 12 octobre 1990, Georges Martres a décrit la nature anti-tutsi du régime, la violence qu’il exerçait sur eux, ainsi que la possibilité du génocide. C’est une preuve qu’il savait tout ce qui se tramait : « Il est à craindre que ce conflit finisse par dégénérer en guerre ethnique. (…) Les arrestations de suspects pour la seule ville de Kigali s’élèveraient à plusieurs milliers (10.000 au minimum). Les interrogatoires sont violents, les gens sont emprisonnés plusieurs jours sans manger ni boire. En effet, les responsables rwandais font dire que des envahisseurs tutsis portent des inscriptions sur eux, réclamant le retour des rois tutsis ‘Ramba Mwami’ (Honneur au roi). Cette option, par ailleurs, interdisant toute réconciliation nationale hutus du nord + hutus du sud + tutsis libéraux qu’espèrent encore certains, autour d’Habyarimana lui-même ».

Dans le TD du 13 octobre 1990, Georges Martres a établi que la chasse aux populations d’ethnie tutsi se généralisait, mais a tout de même plaidé pour une aide militaire accrue au régime qui commettait ces crimes : « Les paysans hutus organisés par le MRND ont intensifié la recherche des Tutsis suspects dans les collines, des massacres sont signalés dans la région de Kibilira à 20 kilomètres nord-ouest de Gitarama. Le risque de généralisation, déjà signalé, de cette confrontation, paraît ainsi se concrétiser (…).

Il reste que les forces gouvernementales souffrent de leur nombre réduit et du manque de moyens de même nature (en matériels et ne techniciens) et ne peuvent pas exploiter plus à fond la fidélité des paysans qui participent de plus en plus à l’action militaire à travers des groupes d’auto-défense armés d’arcs et de machettes. Elles aussi ne pourraient éventuellement inverser définitivement la situation en leur faveur qu’avec une aide externe soutenue. D’ou l’appel aux amis, à la France en particulier ».

Dans le TD du 15 octobre 1990, Georges Martres a reconnu la possibilité du génocide, mais est resté fidèle au régime qui envisageait de le commettre : « La population rwandaise d’origine tutsi pense que le coup de main militaire a échoué dans ses prolongements psychologiques parce qu’il n’a pas obtenu des résultats assez rapides pour prévenir la mobilisation des Hutus contre la perspective du retour de l’ancienne monarchie. Elle compte encore sur une victoire militaire grâce à l’appui en hommes et en moyens venus de la diaspora. Cette victoire militaire, même partielle, lui permettrait d’échapper au génocide ».

Le 6 décembre 1990, le journal extrémiste Kangura n° 6 a publié les dix commandements des Hutu, avec un caractère ouvertement génocidaire. Ce numéro portait une photo de François Mitterrand sur la couverture extérieure avec cet écriteau : « Un véritable ami du Rwanda. C’est dans le malheur que les véritables amis se découvrent ». Georges Martres signala cet état de fait à sa hiérarchie dans son télégramme du 19 décembre 1990 : « la dernière livraison du Journal Kangura dont j’ai rendu compte dans mon TD 740 du 17 décembre a encore accentué la nervosité de la population au sein de laquelle l’idéologie de l’extrémisme hutu gagne du terrain chez les uns, tandis qu’elle terrorise les autres ». Georges Martres ne préconisa pas pour autant à la France de conseiller à son allié, l’Etat rwandais, d’empêcher la diffusion de ces écrits incitant a la haine ethnique.

Dans le même TD du 19 décembre 1990 Georges Martres a décrit « la détérioration rapide des relations entre les deux grandes ethnies, les Hutu et les Tutsi, au Rwanda qui entraîne le risque éminent d’un dérapage avec des conséquences néfastes pour le Rwanda et toute la région ». Le TD ajoute : « l’extrémisme hutu gagne du terrain chez les uns, tandis qu’elle terrorise les autres ». De manière étonnante, l’ambassadeur Georges Martres n’a rien proposé sur les efforts à mener pour empêcher le régime rwandais à basculer dans l’horreur.

Dans le TD du 24 janvier 1991, rédigé après sa rencontre avec le président Habyarimana, Georges Martres a signalé être d’accord avec la thèse avancée par le président Habyarimana d’une prétendue idée d’instauration d’un empire hima-tutsi, au lieu de reconnaître la nature exacte du conflit pour amener le régime à adopter une politique appropriée pour son règlement : « Le président m’a réaffirmé sa conviction que le Rwanda était victime d’une attaque extérieure de grande ampleur qui, plus que jamais, ne peut être considérée comme une affaire interne. (…). J’ai admis qu’en revanche le problème était de plus en plus dominé par son aspect ethnique, les assaillants appartenant presque tous à un ensemble tutsi hima de la région des grands lacs dont le président Museveni est lui-même issu ».

Dans le TD du 9 mars 1992 relatif aux massacres des Tutsi au Bugesera, Georges Martres a reconnu l’existence d’un extrémisme hutu exacerbé issu du parti au pouvoir et de ses satellites, mais n’a rien préconisé à ses supérieurs hiérarchiques sur les mesures à prendre pour limiter les effets de cet extrémisme : « Depuis plusieurs mois, se sont développés des mouvements extrémistes –le mouvement pour la défense des femmes et du bas-peuple, la coalition pour la défense de la République, le Palipehutu-, qui soutenus par le journal Kangura appellent la nation hutu à se regrouper autour de l’idéal de l’ancien Parmehutu, avec pour principal objectif la défense du peuple majoritaire contre l’ethnie qui a fourni l’ancienne classe féodale. Ces extrémistes, la plupart du temps issus de l’aile dure du Mouvement révolutionnaire national pour la démocratie et le développement mais récemment écartés du pouvoir, sont souvent originaires du nord mais se sont appliqués à influencer l’opinion du sud, jusqu’ici moins directement touché par la guerre ».

Dans le TD du 11 mars 1992, Georges Martres a expliqué que « les troubles interethniques du Bugesera » et en particulier l’assassinat de la religieuse italienne Tonia LOCATELLI, n’étaient pas commis par les autorités locales : « Méprise selon la version officielle, assassinat délibéré selon la rumeur, l’intéressée était connue pour son opposition au bourgmestre très controversé de la commune. De surcroît, ses déclarations à RFI, d’ailleurs assez maladroites avaient sans doute déplu. » Tonia Locatelli a été assassinée par un militaire rwandais parce que dans son interview téléphonique à RFI, elle avait dénoncé la version gouvernementale qui prétendait que la violence qui se déroulait au Bugesera était spontanée. C’est un acte qui montre que l’ambassadeur Martres soutenait le régime même dansa sa cruauté.

Chaque fois que le président Habyarimana faisait appel à l’aide militaire française en prétextant une attaque du FPR, l’ambassadeur Georges Martres plaidait pour une réponse positive automatique et immédiate sans peser de son influence pour obtenir en échange la démocratisation du régime et l’arrêt des violations graves des droits humains. Exemple : le 5 juin 1992, Georges Martres a écrit : « Le président Habyarimana m’a appelé ce matin à 08h00 pour me faire connaître que le Front patriotique rwandais avait attaqué la ville de Byumba dans le cadre d’une action directe combinée avec des diversions latérales sur Mukono et Kaniga. (…) Le chef de l’Etat souhaite évidemment qu’une deuxième compagnie soit envoyée immédiatement à Kigali pour couvrir la ville et l’aéroport. Qu’elle que soit la nature et l’ampleur de cette attaque que le poste n’est pas encore en mesure d’évaluer, il me paraît en tout état de cause nécessaire de renforcer le détachement Noroît ».

Le 07 mars 1993, il y eut un cessez-le-feu signé à Dar-es-Salam entre les FAR et le FPR. Le 9 mars 1993, la CDR accusa Habyarimana et le premier ministre Dismas Nsengiyaremye de haute trahison. Le 11 mars 1993, Georges Martres rédigea un long télégramme désapprouvant, à l’instar de la CDR, aussi bien le protocole de partage du pouvoir que le cessez-le-feu. Il regretta l’exclusion de la CDR des institutions de transition qu’il jugea « tout à fait arbitraire », s’insurgea sur le fait qu’en agissant de la sorte, le Président Habyarimana « a tout raté ». Georges Martres proposa que le « nationalisme hutu » représenté par la CDR devait se trouver un autre chef, comme pour dire que le Président Habyarimana devait être le Président des seuls Hutu et qu’il devait être remplacé à la tête de l’Etat pour le seul fait qu’il avait accepté de signer un cessez-le-feu et un accord de partage du pouvoir. Dans le contexte de l’époque, le soutien apporté par l’ambassadeur Georges Martres aux revendications d’un parti extrémiste, a fourni l’occasion d’exacerber le discours de haine et de violence ethniques.

3) Dans ses déclarations publiques

En 1991, Georges Martres a été interrogé par la mission internationale d’enquête conduite par cinq organisations non gouvernementales internationales à propos des massacres des Bagogwe dans les préfectures de Ruhengeri et de Gisenyi. Georges Martres les a réduits à de simples actes de vengeance, et a ainsi minimisé leur gravité et innocenté les autorités rwandaises qui en étaient des instigateurs et des auteurs directs : « J’ai été informé des assassinats qui ont été commis dans plusieurs régions du Rwanda. J’espère que ce sont des cas isolés et que le gouvernement mettra tout en œuvre pour faire cesser ces actes de vengeance qui constituent un obstacle à la réconciliation nationale et dont la poursuite conduirait le pays à la ruine. »

B. Marlaud Jean-Michel

A l’instar de son prédécesseur, Jean-Michel Marlaud a cautionné un terrorisme d’Etat pratiqué par le régime de Juvénal Habyarimana, a démontré des affinités avec les partis extrémistes hutu et s’est illustré dans la mise à exécution active du génocide.

1) Ses propres aveux et ceux de ses collaborateurs

Devant la Mission française d’Information Parlementaire, Jean-Michel Marlaud a reconnu qu’il recevait suffisamment d’informations sur l’imminence du génocide contre les Tutsi : « Ces informations ne constituaient qu’un élément de plus dans la longue succession des alertes dont l’ambassade était saisie concernant, un jour, la reprise de l’offensive par le FPR et, le lendemain, le début d’un massacre ».

Michel Cuingnet, chef de Mission de coopération au Rwanda (octobre 1992-septembre 1994), a indiqué à la Mission d’information française que l’ambassade de France était au courant des préparatifs du génocide : « Le 8 janvier 1994, on a assisté à la distribution d’armes par l’armée dans les villages hutus du nord-ouest du pays et le 19 janvier 1994, une lettre du Premier ministre Agathe Uwilingiyimana adressée aux ministres MRND accuse le Ministre de la Défense de procéder à cette distribution. Le même jour, M. Booh-Booh, représentant des Nations-unies, déclare que toutes les armes des dépôts clandestins ont disparu ».

2) Les dépêches diplomatiques

Le 12 janvier 1994, le chargé d’affaires de l’ambassade de France à Kigali, Monsieur Bunel, qui était sous les ordres de l’ambassadeur Marlaud envoie un télégramme à Paris, faisant état de l’existence d’un plan de génocide sur les Tutsi. Il est ainsi formulé :

« OBJET : MENACES DE GUERRE CIVILE.

Le représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies a réuni ce matin les chefs des mission de BELGIQUE, des ETATS-UNIS et de la FRANCE, en présence du général Dallaire pour leur faire part d’informations fournies par un haut responsable du MRND chargé plus particulièrement de la formation de la milice Interahamwe, selon lesquelles une guerre civile serait sur le point d’être déclenchée selon le scenario suivant : (…) 1700 Interahamwe de Kigali auraient reçu une formation militaire et des armes. Pour cela, avec la complicité du Chef d’Etat major des FAR. La localisation précise des éléments Tutsis de la population de Kigali devrait en outre permettre d’éliminer 1000 d’entre eux dans la première heure après le déclenchement des troubles. »

3) Formation d’un Gouvernement de tueurs

Le 07 avril 1994, Jean-Michel Marlaud a participé activement à la formation, dans les bureaux de l’ambassade de France, du gouvernement intérimaire qui exécutait le génocide. Il a écarté toute rencontre avec les personnalités hutu de l’opposition, tel le premier ministre, Agathe Uwilingiyimana, qui habitait pourtant à quelques mètres de l’ambassade de France, ou encore le chef d’état-major désigné, le général Marcel Gatsinzi qui, lui aussi, ne cautionnait pas le génocide. Il n’a collaboré qu’avec les assassins.

4) Exfiltration des extrémistes

Entre le 07 et le 14 avril 1994, Jean-Michel Marlaud a privilégié l’exfiltration des extrémistes du régime qui étaient responsables des massacres. En même temps, Jean-Michel Marlaud a pris la responsabilité d’abandonner le personnel tutsi de l’ambassade de France et ceux des agences françaises de coopération. Il refusa l’évacuation des enfants de l’orphelinat d’un citoyen français Marc Vaiter et envoya pourtant des soldats procéder à l’évacuation de l’orphelinat Ste Agathe, appartenant à l’épouse du président Habyarimana. Pendant cette évacuation à Ste Agathe, des Tutsi furent triés et tués sur indication d’un chef de milice de la CDR, Paul Kanyamihigo, devant des militaires français. Dans d’autres lieux, tel à l’ambassade de France à Kigali, au Centre culturel français, devant l’aéroport de Kanombe et ailleurs, des militaires français ont fait des tris sélectifs de personnes à évacuer sur une base exclusivement ethnique. Ces tris meurtriers se sont faits sur ordre de Jean-Michel Marlaud.

5) Justification du génocide

Jean-Michel Marlaud a maintenu une conduite accréditant les thèses du gouvernement intérimaire en justifiant le génocide par le conflit armé et en incriminant le FPR qui ne se battait que pour arrêter ce génocide : « C’est le FPR qui refuse un cessez-le-feu comme l’avait fait l’UNITA en Angola. L’argument selon lequel il ne cessera les combats que lorsque les exactions et les massacres s’interrompront renverse la chaîne des causalités. S’il est exact qu’à l’annonce de la mort du Président les exactions ont tout de suite commencé et donné un fondement à l’intervention armée du FPR, aujourd’hui la situation est plutôt inverse : les Hutu, tant qu’ils auront le sentiment que le FPR essaie de prendre le pouvoir, réagiront par des massacres ethniques. Seul un arrêt des combats pourrait permettre une reprise progressive de la situation en mains ».

CONCLUSION

Les deux ambassadeurs français en poste au Rwanda entre 1990 et 1994 étaient au courant de l’existence de l’intention de commettre le génocide sur les Tutsi. Ils ont délibérément laissé la situation continuer son sinistre cours tout en fournissant une précieuse aide et assistance au régime qui préparait et commettait le génocide.

* L’auteur de ce texte est le Secrétaire Exécutif de la Commission rwandaise de Lutte contre le génocide.


Kwamamaza
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