Le parti démocrate américain peut-il se réinventer en élisant un nouveau chef ?

Publié par igihe.com
Le 23 février 2017 à 07:50
Visites :
56 2

La défaite d’Hillary Clinton à l’élection présidentielle de novembre en a été le symptôme le plus spectaculaire : le parti démocrate américain va mal. En huit ans de présidence Obama, il a perdu la majorité dans les deux chambres du Congrès et plusieurs centaines de sièges dans les assemblées des différents Etats. Le 25 février, les délégués démocrates élisent un nouveau bureau politique, en charge d’organiser le parti et de le rapprocher de ses électeurs. Deux favoris pour la direction de ce bureau : Tom Perez, candidat latino de l’establishment démocrate, ministre du Travail pendant le second mandat d’Obama, et Keith Ellison, noir musulman proche de Bernie Sanders.

Au vu du parcours des candidats, on pourrait d’abord croire à une querelle de chapelle. Tom Perez et Keith Ellison ont la cinquantaine, et derrière eux un passé fait d’engagements progressistes. Tom Perez était conseiller sur la question des droits civiques pour Ted Kennedy. Il a occupé un poste similaire au sein du ministère de la Justice pendant les premières années de la présidence Obama, où il s’est investi pour les droits des minorités et des immigrés, avant de devenir ministre du Travail.

Keith Ellison a, lui, été avocat des personnes en situation d’exclusion, notamment auprès du Legal Rights Center de Minneapolis. Un engagement qu’il a poursuivi en tant qu’élu de la chambre législative du Minnesota, puis en tant que premier élu musulman à la Chambre des représentants, en 2004.

« Ils sont tous les deux à gauche, il n’y a pas beaucoup de différences entre eux », affirme Constance Borde. La représentante en France du parti démocrate se rendra à la Convention nationale démocrate (DNC), du 23 au 27 février à Atlanta (Géorgie). Les 447 membres de la DNC y éliront la direction de leur parti : trésorier, vice-« chairman », « chairman »… C’est à ce poste, plus ou moins équivalent à celui de secrétaire général du parti, que candidatent Tom Perez et Keith Ellison. Ils affronteront huit autres candidats. « Ça sera un scrutin serré, et il y aura au moins deux, voire trois tours », prédit Constance Borde. Et de s’interroger, à propos du duo de favoris : « Je ne sais vraiment pas comment on va pouvoir les départager, il faudra voir à qui se rallieront les autres candidats. »

« Il est temps pour les démocrates d’avoir un meneur »

Entre Tom Perez et Keith Ellison, on pourrait aussi parler d’une guerre de chefs. Mais James Cohen, professeur à l’Institut du monde anglophone de l’université Paris III Sorbonne Nouvelle réfute ce terme : « Le " chairman " du DNC n’est pas le chef du parti. Il est le chef de l’appareil du parti. Il n’est pas élu pour proposer un programme mais pour organiser les troupes et lever des fonds. »

D’organisation, le parti en a bien besoin, à en croire la représentante des démocrates en France, Constance Borde. « Ces dernières années, on s’est un peu sentis lâchés par le parti », confie-t-elle. Depuis 2008 et son arrivée à la Maison Blanche, Barack Obama a placé ses pions à la tête du DNC. D’abord Tim Kaine – devenu colistier d’Hillary Clinton à la dernière élection présidentielle –, ensuite Deborah Wasserman Schultz, qui a dû démissionner de ce poste l’été dernier. En cause : ses emails dévoilés par WikiLeaks, dans lesquels elle exprimait sa volonté d’empêcher Bernie Sanders de gagner contre Hillary Clinton dans la course à l’investiture démocrate.

« Actuellement il y a un vide terrible… Il est temps pour les démocrates d’avoir un meneur », s’impatiente Constance Borde. Sous Obama, le DNC a favorisé la recherche de gros donateurs plutôt que le militantisme de terrain. Une stratégie reproduite par Hillary Clinton durant la campagne présidentielle. Résultats : en huit ans, les démocrates ont perdu plus de 900 élus dans les Chambres des représentants des Etats. Ils avaient 29 gouverneurs en 2008, moitié moins en 2016. Dans la foulée, ils ont perdu la majorité au Congrès (en 2011 à la Chambre des représentants, en 2015 au Sénat), et la présidentielle de l’année dernière. « On sait pourquoi on a perdu, il faut se rapprocher des électeurs », reconnaît Constance Borde.

« Je ne sais pas si on peut blâmer le DNC pour la crise électorale que le parti démocrate traverse, ni même si elle a le pouvoir d’inverser la tendance », tempère le politologue de l’université de Boston David Hopkins. Ce qu’on peut toutefois attendre des futurs dirigeants du DNC selon lui ? « Une méthode pour collecter des fonds, et une capacité à construire une infrastructure partisane pour mobiliser les électeurs lors des prochains scrutins. »

« L’establishment a bien choisi son candidat »

Le problème est donc posé, mais Perez et Ellison ne comptent pas y apporter la même réponse. « On peut attendre de Perez qu’il reconstruise le parti autour des électeurs modérés et de la base historique du parti. Ellison cherchera plus à attirer de nouveaux électeurs, qui ne sont pas fidèles aux démocrates », poursuit David Hopkins. Comprendre : les Noirs, les Latinos, les musulmans, et un certain nombre d’exclus du rêve américain – ces mêmes personnes que Ellison a défendues quand il était avocat.

« Ellison a plus de charme que Perez, qui a un peu le style fonctionnaire, admet Constance Borde. Même si Perez a ce qu’il faut pour faire le boulot. » Surtout, et quoiqu’en dise la chef de file des démocrates de France, Keith Ellison est bien plus proche de l’aile gauche du parti démocrate que Tom Perez. Ce dernier « a le soutien du réseau Obama. Il incarne le courant " clintoniste ", qui est majoritaire dans les instances dirigeantes du parti. » John Mason, politiste à l’université William Paterson du New Jersey et proche des démocrates, affirme qu’à l’inverse, « Keith Ellison est l’un des membres les plus à gauche du parti démocrate. »

L’élu de Minneapolis a été l’un des premiers membres du Congrès à défendre la candidature de Bernie Sanders durant la course à l’investiture – « Bernie » lui a rendu la pareille en l’appuyant dans sa course pour prendre la tête du DNC. Keith Ellison le reconnaît auprès du magazine américain New Yorker : même s’il est d’accord avec beaucoup des combats menés par Obama, il s’est frontalement opposé à lui sur deux points. D’une part sur l’accord de libre-échange avec l’Europe (TAFTA), et d’autre part sur les expulsions de migrants menées par l’administration de l’ex-président des Etats-Unis. Tom Perez, lui, soutient le TAFTA, et il a reçu le soutien, à demi-mot, de Barack Obama, ou encore de son ancien vice-président Joe Biden.

Tom Perez est en fait un choix très stratégique pour l’aile dominante des démocrates. « L’establishment du parti a bien choisi son candidat, note James Cohen, de l’Institut du monde anglophone. Perez a le profil le plus à gauche parmi eux. C’est un juriste chevronné, à la carrière remarquable, il a mené de vraies batailles contre les discriminations ethno-raciales. Il ressemble beaucoup moins aux apparatchiks du parti que d’autres candidats que l’establishment aurait pu proposer, même s’il travaille pour eux. Il obtiendra le soutien de beaucoup d’élus. » L’incertitude est de mise, mais Tom Perez est donné favori, et ce même si Keith Ellison a le soutien des syndicats et l’appui des médias.

« Avec la candidature d’Ellison, un vent nouveau souffle sur le parti »

Ce qui explique le choix de Tom Perez, et la mobilisation de plusieurs pontes du parti démocrate pour le soutenir, c’est que Keith Ellison effraie l’establishment démocrate. James Cohen en est certain : « Il est sans doute moins " radical " que beaucoup de jeunes militants s’inspirant du mouvement Occupy, mais il représente néanmoins la tendance de gauche qui a soutenu Bernie Sanders pendant les primaires. Les démocrates tenants du libéralisme économique ont peur de ses idées, et peur de perdre leurs postes s’il venait à prendre les rênes de l’appareil ». Pour l’universitaire, « avec la candidature d’Ellison, un vent nouveau souffle sur le parti. S’il gagne, ce sera historique, même si la direction de la DNC ne lui donnera pas les clés pour tout bouleverser.

Selon le politologue américain John Mason, qui ne cache pas ses affinités avec la gauche américaine, « Le courant des pro-Sanders est sorti renforcé de la débâcle à l’élection présidentielle. » Parce qu’il représente une certaine idée de la politique, plus proche du militantisme que des partis, plus proche du terrain que du Congrès – une proximité avec les électeurs qui a justement fait défaut à Hillary Clinton, à l’image très élitiste.

La démocrate Constance Borde le déplore : « Il y a une division au sein du parti, une division à laquelle il faut mettre un terme ». Reste à savoir qui de Keith Ellison ou de Tom Perez sera le plus à même de fédérer les courants hétérogènes du parti démocrate. « Ellison n’est pas un fou, les clintoniens peuvent le soutenir, estime John Mason. L’inverse est moins sûr : si Ellison perd, les fractures pourraient se durcir. Les pro-Sanders pourraient y voir une victoire volée » comme cela avait été le cas au moment de la défaite de leur champion à la primaire, puisque les responsables de la DNC avaient pris position, en coulisses, contre Bernie Sanders.

La bonne nouvelle pour les démocrates ? La personnalité du nouveau président des Etats-Unis. « Il y a des discussions actuellement chez les délégués démocrates, pour savoir quel message le parti veut envoyer aux électeurs, explique l’universitaire David Hopkins. Quel qu’en soit le résultat, Donald Trump sera sûrement très efficace pour unir le parti démocrate contre lui. »

Avec rfi.fr


Publicité

AJOUTER UN COMMENTAIRE

REGLES D'UTILISATIONS DU FORUM

Publicité