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La source du génocide Juif et celui des Tutsi

Redigé par
Le 13 juin 2017 à 11:44

« Qu’il s’agisse de peuples ou d’individus, des êtres qui ne produisent rien de valeur ne peuvent émettre aucune revendication au droit à l’existence » (Paul Rohrbach dans son best-seller de 1912, La Pensée allemande dans le monde).
Rapprochement peu évident au premier abord. Et qui pourrait même sembler « tiré par les cheveux ». Et pourtant ! Les deux derniers génocides du XXème se sont nourris du terreau, ont les mêmes origines idéologiques. Et ces origines sont européennes. Plus : il en est de même pour (...)

« Qu’il s’agisse de peuples ou d’individus, des êtres qui ne produisent rien de valeur ne peuvent émettre aucune revendication au droit à l’existence » (Paul Rohrbach dans son best-seller de 1912, La Pensée allemande dans le monde).

Rapprochement peu évident au premier abord. Et qui pourrait même sembler « tiré par les cheveux ». Et pourtant ! Les deux derniers génocides du XXème se sont nourris du terreau, ont les mêmes origines idéologiques. Et ces origines sont européennes. Plus : il en est de même pour les autres génocides reconnus par la Communauté internationale.

C’était dans le cadre de la 20ème Commémoration du Génocide contre les Tutsis du Rwanda dans la très belle salle des conférences du Palais du Luxembourg, au Sénat français. « Enfin, l’Afrique a SON génocide ! » s’esclaffe, en guise d’accroche à son intervention au Colloque sur « Le dernier génocide du XXème siècle », Monsieur François Léotard, Ministre français de la Défense au moment de l’Opération Turquoise. Et toute l’assistance semblait être d’accord avec le verdict !

Et pourtant, même si le rapprochement peut sembler peu évident au premier abord, les deux génocides ont poussé sur le même terreau, ont les mêmes origines idéologiques. Et ces origines sont européennes. S’agissant des origines proches, si les idées de l’auteur de « L’Essai sur l’inégalité des races humaines » (1855) vont inspirer les idéologues de la nouvelle vague de la colonisation, c’est en Allemagne que les théories de Gobineau suscitèrent le plus l’intérêt : un certain Ludwig Schemann les traduisit en allemand et elles connurent une grande vogue dans les milieux wagnériens de la fin du 19ème siècle, dont faisait partie l’essayiste anglais d’expression allemande Houston Stewart Chamberlain. Les écrits de Chamberlain inspirèrent directement un certain Adolf Hitler, l’une des rares personnes présentes à ses funérailles en 1927.

C’est exactement, au début des années 1930 donc à la même époque que des lois de Nuremberg, que la racialisation tout droit sortie des manuels européens nazifiant des disciples du comte de GOBINEAU est officialisée par l’administration belge au Rwanda et au Burundi.

L’ancien Protectorat allemand du Ruanda-Urundi depuis 1899 est confié à la Belgique en 1919 après la défaite de l’Allemagne. Et, en 1934-1935, le peuple rwandais fut soumis à un recensement unique en son genre : l’administration belge imposa comme critère d’appartenance au groupe Tutsi le fait de posséder au moins dix têtes de bétail bovin ! Mais ce recensement, basé pourtant sur un critère socio-économique, aboutit à l’instauration d’un livret d’identité comportant l’appartenance …« raciale » ! Chacune des trois composantes « sociales » traditionnelles devient _ plus ou pire qu’une ethnie _ une « race » : les hamites tutsis, les bantous ou négroïdes hutus et les pygmoïdes twas.

Et à qui doit-on le mythe hamite ? À Gobineau (Joseph Arthur, Comte de), écrivain et diplomate français (1816 – 1882), ou à ses disciples ! Il fallait, en effet, résoudre une contradiction au cœur de son Essai. Dans l’édition 1855, le théoricien de l’inégalité des « civilisations » affirmait : « il n’existe nulle part de véritable civilisation sauf chez les nations où la race aryenne a dominé ».

Celui qui prétendait donner des bases scientifiques au postulat de l’inégalité des civilisations selon les « races humaines » a dû inventer une catégorie raciale intermédiaire, les hamites, croisement entre « la race supérieure blanche » et « la race noire [qui] est la plus humble et gît au bas de l’échelle » : il fallait justifier l’existence de « civilisations » non aryennes. Ill fallait notamment expliquer l’excellence jusqu’à la domination de la civilisation égyptienne sur le « Continent noir ».

Par la suite, au fil des « découvertes » coloniales de l’intérieur de l’Afrique, tout groupe « évoluée » était considéré comme hamitique et donc comme supérieur aux populations « négroïdes ». Le Berbères, Peuls, Abyssins, Massaï et autres Tutsis-Himas, tous vestiges de la « coulée blanche », auraient conquis et « civilisé » les « Bantous » d’Afrique centrale et les « vrais nègres » de l’Afrique de l’Ouest.

Ces derniers auraient eux-mêmes refoulé les « premiers occupants », les peuples « pygmoïdes » et « forestiers ». Ce qui n’est qu’un mythe a été pourtant la clé de voûte des études africanistes pendant longtemps. Et nous savons surtout qu’il est LE moteur idéologique du Génocide contre les Tutsis du Rwanda.

Nul doute donc que la Shoah et le Génocide contre les Tutsis du Rwanda plongent leurs racines idéologiques dans les théories de Gobineau. Mais les élucubrations du comte français n’étaient qu’un habillage pseudo-scientifique du vieux racisme colonial, consubstantiel à l’impérialisme européen depuis ses origines. Il s’agissait d’une réactualisation qui devait tenir compte du scientisme triomphant et, en particulier, des théories évolutionnistes nées des Lumières et couronnées par la bible darwinienne, De l’origine des espèces (1859).

C’est ce racisme d’État occidental qui est à « la source des génocides ». C’est ce que prouve brillamment Sven Lindqvist dans son exceptionnel Exterminez toutes ces brutes : un voyage à la source des génocides(1992, pour l’édition originale, et 2007 pour l’édition française citée ci-dessous). L’ouvrage du suédois, à mi-chemin entre le récit et l’essai, est méconnu. Et pour cause ! En mettant à nue la face la plus sombre de l’Occident et de son Histoire, l’auteur appuie là où ça fait très mal.

Ainsi s’agissant des racines de la Shoah, le héros de Sven Lindqvist, après avoir regretté que « les Allemands [aient été faits] les uniques boucs émissaires des théories de l’extermination lesquelles, en réalité, appartiennent à toute l’Europe » (page 32), fait remarquer que « personne n’évoque l’extermination par les Allemands des Hereros durant l’enfance de Hitler. [Et que] personne ne parle des massacres équivalents perpétrés par les Français, Anglais ou les Américains ».

Et il ajoute : « Personne n’a fait remarquer que, durant l’enfance de Hitler, un élément majeur de la conception européenne de l’humanité était la conviction que les « races inférieures » étaient condamnées, par nature, à l’extinction, et que la véritable compassion des races supérieures consistait à favoriser ce processus » Et il conclut : « […]C’est chez les Britanniques et d’autres Européens de l’ouest qu’il a trouvé les modèles dont l’extermination des Juifs est « une copie dénaturée ».

Mais, c’est à la fin du livre, que les racines coloniales du Génocide juif sont le plus clairement mises à nue : « Les nazis firent porter une étoile aux Juifs et les parquèrent dans des « réserves » - tout comme avaient été parqués les Indiens, les Herero, les Amandabélé et les autres enfants des étoiles » (page 260). Et « lorsque ce qui avait été commis au cœur des ténèbres se répéta au cœur de l’Europe, personne ne le reconnut » (page 279).

Encore beaucoup moins ce qui s’est répété au cœur de l’Afrique, au Rwanda. Et dont les autres exterminations de « brutes » par l’Occident ont servi de terreau. Il ne pouvait pas être question du Génocide des Tutsis dans un livre publié en 1992. Mais, le lien est facile à faire. Dans sa préface à la traduction française aux Éditions des Arènes (2007), le journaliste Antoine de Saint-Exupéry conclut ainsi : « En 1994, évoquant le Rwanda, un président de la République française confiait à ses proches : "dans ces pays-là, un génocide, ce n’est pas important". Cent ans plus tôt, Conrad s’apprêtait à écrire Au Cœur des ténèbres ».

L’historien Stéphane Audoin-Rouzeau, auteur d’un ouvrage publié en janvier 2017 intitulé Une initiation. Rwanda (1994-2016) établit le lien de façon plus explicite.Dansce livre, il raconte sa prise de conscience du Génocide contre les Tutsis. Conscience trop tardivepour celui qui est un historien émérite des violences de masse : « […]cette tragédie puise aux mêmes sources que les autres grands massacres de masse du XXe siècle, tels le génocide arménien ou la Shoah – à savoir la pensée raciste et racialiste européenne qui a été exportée avec succès dans la région des Grands Lacs lors de la colonisation » (Interview au Monde des livres du 22.02. 2017).

Voici sans doute la phrase qui résume bien l’idée centrale du livre en explicitant le titre et du sous-titredu livre de Sven Lindqvst : « L’expansion européenne accompagnée par une défense éhontée de l’extermination a créé des habitudes de pensée et des précédents politiques qui ont ouvert la voie à de nouvelles atrocités (…) ». Non seulement à la Shoah et au Génocide contre les Tutsis. Mais à TOUS les génocides, n’en déplaise à Monsieur Léotard.

Bien sûr l’on ne peut aucunement dédouaner de leurs lourdes et particulières responsabilités ni Hitler et les nazis voire les Allemands ni Le Hutu Power et leurs complices. Responsables ET coupables. Et la Shoah est une barbarie nazie. Tout comme le Génocide contre les Tutsis est une barbarie Hutu power. Mais l’on doit aller au-delà de la nécessaire reconnaissance par la France de sa complicité et donc de sa culpabilité dans le Génocide contre les Tutsis à l’instar de ce qu’elle a fini par faire en ce qui concerne le Génocide juif en 1995.

Il serait, en effet, juste et bon et salutaire pour toutes les parties en cause que tout l’Occident reconnaisse non seulement sa responsabilité directe pour n’avoir pas empêché la Shoah et, quelque 50 ans après, le Génocide contre les Tutsis : on doit exiger qu’il reconnaisse ses responsabilités historiques. C’est ce prix-là et à ce prix seulement qu’il pourra se défaire de ses démons racistes qui le minent de l’intérieur et dont la montée périodique des partis fascistes sert de révélateur. C’est la meilleure façon d’honorer la mémoire des dizaines de millions de millions de victimes des génocides. C’est enfin à cette seule condition que le « plus jamais ça » ne sera pas un vœu pieux, un slogan creux.

Propos ténus par Twahirwa André,
Africaniste franco-rwandais


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