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Jean-Hervé Bradol (MSF) : « Au Borno, presque tous les jeunes ont disparu » à cause de Boko Haram .
Publié le 20-07-2016 - à 21:45' par IGIHE

« Même au Darfour, je n’ai jamais vu ça », explique Jean-Hervé Bradol, coordonnateur d’urgence pour Médecins sans frontière, qui revient d’une mission de douze jours dans le Borno, au Nigeria. Une région où l’armée nigériane a repris des zones entières à Boko Haram, mais où l’aide humanitaire commence à peine à arriver. Interview.

Il y a quelques jours, l’ONU tirait la sonnette d’alarme et réclamait 200 millions d’euros pour « maintenir les gens en vie » dans l’État de Borno, au nord-est du Nigeria, où Boko Haram sévit depuis 2009. Le docteur Jean-Hervé Bradol, coordonnateur d’urgence pour Médecins sans frontière (MSF) revient d’une mission de douze jours sur le terrain. Selon lui, tout reste à faire pour venir en aide aux populations dévastées.

Jeune Afrique : Vous revenez d’une mission de douze jours dans l’État de Borno. Que pouvez-vous dire de la situation humanitaire ?

Hervé Bradol : Dans la capitale Maiduguri, la situation s’améliore. On estime qu’il y a 1,4 million de déplacés dont 10% vivent dans des camps. Résultat, les structures sont saturées, il n’y a plus de lits dans les hôpitaux, mais la mortalité est contrôlée. Dans le reste de l’État, on parle de 500 000 à 800 000 déplacés, mais ce n’est qu’une estimation.

À Bama, où le Croissant Rouge assure aussi de l’aide alimentaire, 15 % des enfants de moins de 5 ans souffrent de malnutrition sévère alors que le 21 juin, MSF avait déjà évacué les cas les plus graves. Cette ville, reprise par l’armée fin 2015, a été l’un des premiers sites accessibles. L’Unicef y a amené de la nourriture thérapeutique, le HCR y a construit des abris. La situation s’améliore mais elle reste grave. Une autre équipe de MSF est actuellement à Dikwa, elle est en train d’examiner les enfants pour connaître leur état. Il y a un très gros taux de mortalité mais, pour l’instant, on est incapable de donner un bilan précis.

Sur une opération comme celle-ci, nous avons besoin de plusieurs dizaines de millions d’euros.

Quels sont vos besoins ?

Nous avons besoin de nourriture, notamment thérapeutique, pour les enfants qui souffrent de malnutrition ; d’abris car les habitants utilisent jusqu’à présent des tôles arrachées aux toits des maisons. Nous avons aussi besoin de vaccins contre la rougeole. Cette maladie et la malnutrition sévère constituent un très mauvais cocktail. Il nous faut aussi de l’eau potable et des latrines. Qui plus est, les déplacés ne peuvent pas sortir des camps, ils sont donc 100 % dépendants de l’aide extérieure. Sur une opération comme celle-ci, nous avons besoin de plusieurs dizaines de millions d’euros.

Qu’en est-il de la situation militaire ?

Début 2016, l’armée nigériane a repris les villes périphériques de l’État jusque-là contrôlées par Boko Haram. Elles sont donc devenues accessibles à l’aide internationale. C’est notamment le cas de Bama. Mais l’accès y est difficile. À partir de Konduga, le trajet doit se faire par convoi militaire car il y a des opérations de la rébellion tout autour. Les militaires ont le doigt sur la gâchette. Lorsqu’un buisson bouge, ils tirent de manière préventive. Dans la ville, les déplacés ont été rassemblés sur le site de l’hôpital qui s’est donc transformé en camp. Le reste de Bama est désert. Il n’y a plus aucune maison avec un toit car beaucoup ont été brûlées.

Des corps ont été jetés dans des puits. Des herbes d’un mètre de haut ont poussé dans les maisons. Bama est une ville fantôme.

Des corps ont été jetés dans des puits. Des herbes d’un mètre de haut ont poussé dans les maisons. C’est une ville fantôme. Les habitants sont morts ou ont fui vers la capitale Maiduguri. Parmi les civils ayant fui les villes alentours, il reste des femmes, des enfants et de vieux sages postés autour de la mosquée improvisée dans le camp. Il n’y a quasiment plus d’adolescents et d’adultes de sexe masculin. Dans le Nord, d’autres villes sont sous le contrôle de l’armée mais pas encore accessibles aux convois humanitaires.

Il y a quelques jours, le coordonnateur humanitaire régional de l’ONU pour le Sahel affirmait que la situation des populations vivant dans les zones très rurales de l’État de Borno figurait parmi les pires qu’il ait eu à connaître. Partagez-vous son avis ?

Ce n’est pas complètement du jamais vu car il y a eu la Somalie en 1992, il y a aussi actuellement le Sud Soudan, mais il y a deux choses qui m’ont frappé. La situation des jeunes. Même au Darfour, je n’ai jamais vu ça. Au Borno, ils ont presque tous disparu. Ils sont morts, ont fui ou ont rejoint la rébellion ou les forces supplétives de l’armée. Et à la différence du Soudan du Sud, où les secours sont sur place et organisés, dans le Borno, le système d’aide n’est pas en place. Les entrepôts ne sont pas fournis, le transport n’est pas organisé.

Les gens ont peur aussi. Peur de sauter sur une mine, peur d’être pris dans une fusillade entre Boko Haram et l’armée nigériane

Pourquoi ?

Les politiques ont eu des difficultés à reconnaître l’urgence de la situation. Lorsque l’épidémie de rougeole s’est aggravée, il ont réalisé l’ampleur de la situation. MSF a pris du retard aussi. On s’est englué à Maiduguri et on a pris du temps à se projeter dans les villes de nouveau accessibles. Les gens ont peur aussi. Peur de sauter sur une mine, peur d’être pris dans une fusillade entre Boko Haram et l’armée nigériane. La route jusqu’à Bama est un trajet dont vous vous souvenez toute votre vie. Si demain, il y a un accident grave dans un transport, tout peut-être remis en cause en une seconde. L’équilibre est très précaire.

Comment se déroule la collaboration avec les autorités publiques et l’armée ?

Les militaires qui contrôlent les zones se retrouvent avec la population sur les bras. Cela fait déjà plusieurs mois qu’ils sont désireux de voir arriver l’aide humanitaire. Il est donc très facile d’obtenir les autorisations de transport sur les sites qu’ils contrôlent. La division qui assure le transport entre Konduga et Bama est composée d’hommes qui étaient au Darfour. C’est donc une génération qui a l’habitude de travailler avec des organismes internationaux. Le ministère de la Santé prête aussi beaucoup de personnels. Le gouverneur de Borno et les ministres reconnaissent désormais qu’ils sont débordés par la situation.

Avec jeuneafrrique.com


Kwamamaza
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