Génocide au Rwanda : les embarrassants secrets de la France

Publié par IGIHE
Le 12 juillet 2017 à 08:27
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La publication d’un nouveau témoignage et deux dépôts de plainte émanant d’ONG rouvrent le douloureux dossier du rôle de la France dans le génocide de 1994, au Rwanda, à travers son soutien matériel au gouvernement hutu.

En ont-ils discuté sous les ors de l’Élysée, le 14 mai, lors de l’entretien en tête à tête qui scellait leur passation de pouvoir ? François Hollande a-t‑il, ce jour-là, instruit Emmanuel Macron de ce dossier empoisonné qui depuis vingt-trois ans attise en France une controverse incandescente et provoque un embarras notable au sommet de l’État ? Un mois après son investiture, le nouveau président français est à son tour confronté à la polémique lancinante laissée en héritage à ses successeurs par François Mitterrand. Celle-ci peut se résumer en une simple question : entre avril et juillet 1994, les autorités françaises ont-elles apporté, en toute connaissance de cause, un soutien militaire aux organisateurs du génocide alors en train de se commettre au Rwanda contre les Tutsi ?

C’est dans les pages de la revue XXI que l’affaire vient de resurgir, tel un cadavre compromettant jeté au fond du lac Kivu et qui remonterait inexorablement à la surface malgré les poids censés le lester. Dans la dernière édition du trimestriel, son cofondateur, Patrick de Saint-Exupéry, livre un témoignage selon lequel les militaires français de l’opération Turquoise – lancée par Paris fin juin 1994 sous mandat humanitaire de l’ONU – auraient reçu l’ordre de « réarmer » les extrémistes hutu en déroute au moment où ceux-ci franchissaient la frontière vers l’actuelle RD Congo.

Une accusation glaçante

L’accusation est glaçante car, en juin 1994, nul ne pouvait ignorer qu’un génocide orchestré par les forces gouvernementales avait déjà causé quelque 800 000 victimes au pays des Mille Collines. Longtemps demeuré tabou, le mot s’était progressivement imposé pour décrire l’entreprise méthodique à l’œuvre en vue d’exterminer les Tutsi. Face à cette barbarie à ciel ouvert, sur fond de guerre civile entre l’armée hutu et la rébellion tutsi du Front patriotique rwandais (FPR, désormais au pouvoir), le Conseil de sécurité de l’ONU avait adopté, le 17 mai précédent, un embargo sur les armes à destination des belligérants. À la même époque, à Paris, la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) avait alerté l’exécutif « sur l’importance des massacres commis surtout par les forces gouvernementales [hutu] ». Ces mêmes forces que des militaires français recevront l’ordre de réarmer un mois plus tard, selon XXI.

Le scénario avancé par la revue repose sur un unique témoignage, qui plus est anonyme : celui d’un haut fonctionnaire habilité secret-défense qui a été chargé, en 2015, d’examiner, dans le cadre d’une commission ad hoc, les dossiers d’archives de la présidence de la République relatifs au Rwanda pour la période 1990-1995. En avril 2015, François Hollande avait en effet annoncé qu’il entendait demander la « déclassification » des documents protégés contenus dans ces cartons, dans un souci de « transparence ».

C’est en procédant à cet examen minutieux que la source de XXI aurait eu accès à plusieurs documents contredisant la version française officielle. D’après le haut fonctionnaire, « au cours de l’opération Turquoise, ordre avait été donné de réarmer les Hutu qui franchissaient la frontière ». Une instruction contre nature qui aurait d’ailleurs conduit des officiers français à invoquer un « droit de retrait » afin de s’y dérober. Sur l’un de ces documents, il affirme en outre avoir « vu une note [manuscrite] dans la marge disant qu’il fallait s’en tenir aux directives fixées ». Son auteur serait Hubert Védrine.

Qui est le donneur d’ordre ?

À l’époque, cet intime de François Mitterrand est le secrétaire général de l’Élysée, chargé notamment d’assurer la liaison entre la présidence et le gouvernement d’Édouard Balladur, en cette période de cohabitation. S’il suit de près le dossier Rwanda, il n’a pas officiellement de fonction décisionnaire. Patrick de Saint-Exupéry reconnaît d’ailleurs n’être « pas en mesure de préciser qui est le donneur d’ordre initial » ayant réclamé ces livraisons d’armes. Depuis une semaine, faute d’« éléments précis » étayant l’accusation qui le vise – la revue ne cite pas directement les documents évoqués par sa source –, Hubert Védrine observe un silence circonspect. Contacté par Jeune Afrique, l’ancien ministre des Affaires étrangères se borne à assurer que « c’est impensable et insensé, a fortiori en période de cohabitation, qu’un secrétaire général de l’Élysée puisse donner un ordre de ce type ».

Moins insensée, en revanche, est l’hypothèse insistante que des livraisons d’armes aux ex-Forces armées rwandaises (FAR) aient bien été assurées par Paris pendant le génocide. Dès la soirée du 8 avril 1994, deux jours après le début des massacres, alors que des avions militaires français atterrissent à Kigali pour évacuer les expatriés, un observateur de la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda (Minuar) assiste à un curieux manège sur le tarmac de l’aéroport, qu’il détaillera à son supérieur, le colonel belge Luc Marchal : « Le premier chargement se composait de trois avions. Deux de ces avions transportaient du personnel militaire ; dans l’autre, il y avait des munitions et des armes à destination de l’armée rwandaise. Ces cargaisons ont transité à peine quelques minutes sur l’aéroport : elles furent immédiatement chargées dans des véhicules et acheminées au camp [militaire] de Kanombe », relatera ce dernier.

En mai et juin 1994, en plein génocide, c’est un établissement français, la Banque nationale de Paris (BNP), qui accepte de procéder à d’importants virements destinés à des achats de matériel militaire et à des prestations de mercenaires, à partir notamment des comptes bancaires de la Banque nationale et de l’ambassade à Paris du Rwanda. À l’époque, d’autres banques occidentales refusent de procéder à de telles opérations au profit des organisateurs du génocide. Connue de longue date, l’affaire vient de revenir sur le devant de la scène avec le tout récent dépôt de plainte de trois ONG – le Collectif des parties civiles pour le Rwanda, Ibuka-France et Sherpa – contre BNP Paribas pour « complicité de génocide ».

À la même époque, comme le révélera Human Rights Watch (HRW), cinq livraisons d’armes sont effectuées par la France à Goma. Le consul de France honoraire dans cette ville congolaise frontalière du Rwanda livre à l’ONG une confirmation accablante sur leur destination finale. « [Il] a justifié les cinq livraisons en expliquant qu’elles correspondaient à l’exécution de contrats négociés avec le gouvernement rwandais avant l’embargo sur les armes », écrit HRW. Une fois le rapport paru, le consul honoraire contestera la teneur des déclarations qui lui sont prêtées. Plus étonnant est le démenti apporté à l’époque par le ministère français de la Coopération, qui reconnaît la réalité de ces livraisons tout en prétendant que les armes étaient en fait destinées aux contingents africains censés épauler l’opération Turquoise. Pourtant, aux dates évoquées, cette opération n’avait encore aucune existence.

Des camions chargés d’armes

En outre, en avril 2014, Jeune Afrique a recueilli le témoignage d’un ancien officier français ayant participé à Turquoise. À l’époque capitaine, Guillaume Ancel affirme avoir été le témoin direct du réarmement de l’armée génocidaire en déroute. « Vers la mi-juillet, nous avons vu arriver une colonne de camions civils. Instruction a été donnée de charger les conteneurs d’armes sur ces camions, qui les ont emmenées ensuite au Zaïre pour les remettre aux forces gouvernementales rwandaises. On m’a même suggéré d’occuper les journalistes pendant ce temps pour éviter qu’ils s’en rendent compte », témoignait-il.

Autant de pièces de puzzle qui font dire à Patrick de Saint-Exupéry que le témoignage qu’il vient de dévoiler, bien que couvert par l’anonymat, « s’inscrit dans un contexte » qui le crédibilise. Un ancien collaborateur de François Hollande, qui a suivi de près l’opération de déclassification des archives Rwanda, assure au contraire que « jamais la teneur de ce témoignage n’a été évoquée devant la commission ad hoc ». Et il ne dissimule pas son scepticisme face aux récentes révélations, qualifiées d’« erreur manifeste grave ».

Quatrième héritier présidentiel du fruit empoisonné, Emmanuel Macron avait 16 ans en avril 1994. Le 7 avril, à l’occasion de la commémoration du génocide, il a twitté un message de solidarité aux « victimes et [à] leurs proches ». Et le 10 juin, à Oradour-sur-Glane, il a mentionné le Rwanda dans son discours. Au même endroit, le 10 juin 1994, François Mitterrand avait lui aussi rendu hommage aux martyrs d’Oradour, tandis que sur les mille collines le génocide battait son plein. Mais le mot « Rwanda » ne fut pas prononcé.

Avec Jeune Afrique


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