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Comment Juppé veut mettre la main sur les Républicains
Publié le 25-10-2016 - à 01:21' par Challenges


S’il est désigné par la primaire, le maire de Bordeaux entend revoir les investitures pour les législatives et bâtir ainsi une majorité qui ne soit pas dominée par les seuls députés sarkozystes. Curieusement, les statuts du parti, écrits par l’ancien Président, lui en donnent les moyens.

Qui connait l’article 39 alinéa 4 des statuts des Républicains ? Ceux qui l’ont rédigé, sans doute. Ceux qui l’ont soufflé parce qu’il les concerne au premier chef, plus sûrement encore. Mais il est peu probable que les grandes masses des militants et, avec eux, l’immense majorité des sympathisants qui iront voté fin novembre à la primaire en aient jamais entendu parler, fut-ce par ouï dire.

Or cet article est essentiel pour la compréhension de la campagne – la vraie – qui s’ouvrira à droite dès que son champion aura été désigné. Il explique, au passage, les controverses à fleurets à peine mouchetés qui, ces derniers jours, ont agité la commission d’investiture des Républicains en vue des législatives de juin 2017.

Cet article 39 alinéa 4 précise que « lorsque le candidat à la présidence de la République est issu du mouvement, il propose au bureau politique les conditions dans lesquelles la direction du mouvement est assurée ». Traduit en français ordinaire, cela signifie donc que le vainqueur de la primaire devient de ce seul fait le patron du parti. Pour être encore plus explicite, cela veut dire que si Alain Juppé, comme c’est désormais probable, est demain le candidat de la droite et du centre, la direction actuelle des Républicains, présidée par le très sarkozyste Laurent Wauquiez, devra lui remettre illico les clés de la boutique. Rien de moins !

Pour prendre la juste mesure de cette disposition, il faut comparer. La gauche en 2011 avait élaboré un dispositif de primaire que la droite, en 2016, a recopié point par point. Modalités de candidature, organisation de la campagne interne, conditions de vote : rien ne distingue ces deux scrutins. Ils sont jumeaux et les lois qui les régissent semblent d’ailleurs produire des effets comparables. Sauf sur un point. A gauche - et cela reste vrai aujourd’hui - le résultat de la primaire n’a aucune conséquence statutaire sur la direction du parti qui l’organise principalement. A droite, c’est l’inverse et cela change tout.
Une absence statutaire au PS qui a favorisé la fronde dès 2011

Que s’est-il passé en effet rue de Solferino, au lendemain de la désignation de François Hollande ? Martine Aubry qui avait confié l’intérim du PS à Harlem Désir le temps de la primaire, a retrouvé son bureau de première secrétaire dès le lendemain de sa défaite. C’est à ce poste qu’elle a accompagné la campagne présidentielle de son vainqueur dans une loyauté affichée mais avec le souci de défendre l’intégralité de ses prérogatives.

On l’a vu ainsi négocier et signer avec les Verts un protocole d’accord sur lequel François Hollande n’a pu influer qu’à la marge. On l’a vu également régler à sa main des investitures législatives qui, dans les cas les plus délicats, se sont toutes faites au détriment des amis du candidat à la présidentielle. François Hollande a laissé faire. Pouvait-il en être autrement, sauf à nourrir, au sein du PS, des tensions dont il avait pu constater – et pour cause ! - combien elles avaient nui en 2007 à la crédibilité de Ségolène Royal ?

Cette paix armée entre le candidat et la première secrétaire a installé une forme de dyarchie dans le dispositif socialiste. Sur le devant de la scène, elle a permis à François Hollande de mener la campagne à sa guise jusqu’à son élection du 6 mai. Mais dans les soutes du PS, elle a favorisé l’installation à bas bruit de ce qu’on appellera plus tard la fronde.
S’il perd la primaire, Sarkozy pourrait ... tout perdre

Une fois devenu Président, François Hollande a bien tenté de reprendre le contrôle de son parti. Il aurait pu le faire par la bande en nommant son ex-rivale à Matignon. Il a préféré une solution moins risquée et sans doute plus raisonnable qui l’a toutefois obligé à patienter près de six mois avant qu’un compromis honorable permette l’exfiltration de Martine Aubry, lors du congrès de Toulouse en novembre 2012.

Mais sur le plan parlementaire, il était déjà trop tard. Au sein de la majorité à l’Assemblée, une fraction de députés socialistes et écolos, investis du temps de l’ancienne direction, avait déjà pris ses quartiers avec la ferme intention de défendre une ligne différente de celle esquissée au sommet de l’Etat par le Président et son Premier ministre.

Pour le dire autrement, le maintien des équilibres de pouvoir au sein du système socialiste, au lendemain de sa primaire, n’a pas empêché la victoire de son candidat mais il lui a lié les mains une fois devenu Président. C’est ce qui explique notamment que François Hollande n’ait pas pu sauver François Bayrou lors des législatives de juin 2017 alors que celui-ci avait été l’un des artisans de son élection. C’est ce qui explique aussi qu’après ce faux-pas initial, tout le reste de son quinquennat ait été pollué par une contestation interne qui, à l’Assemblée, n’est jamais allée jusqu’au point de rupture mais qui n’a cessé de freiner son action avant de la décrédibiliser, aux yeux de l’opinion.

Sur le papier, un tel scénario ne peut pas se reproduire à droite, demain, à l’identique. L’article 39 alinéa 4 a été introduit dans des statuts des Républicains en 2015 alors que Nicolas Sarkozy en assurait la présidence. Ce qui prouve, à l’évidence, qu’à cette époque, celui-ci ne doutait pas un seul instant de sortir vainqueur de la primaire. Aujourd’hui que l’hypothèse de sa défaite est devenue probable, on mesure tout ce qu’elle signifie concrètement. S’il perd, Nicolas Sarkozy sera dépouillé de tous les attributs de sa puissance. Il était revenu à la présidence de son parti pour reconquérir celle de la République. Ses ambitions étaient liées. Elles le resteront dans la défaite au point de le laisser nu, sur le bord du chemin.
Ou comment « désarkoziser » les structures politiques de la droite

Pour Alain Juppé, c’est le contraire. Hier, il était seul, ou presque. Demain, s’il est désigné par la primaire, l’article 39 alinéa 4 lui donne les moyens d’un double sacre. Contrairement à François Hollande, il sera d’emblée candidat et leader de son parti à la fois. Il est peu probable que le maire de Bordeaux reprenne lui-même les rênes des Républicains. Mais qui peut imaginer qu’il ne les confie pas à l’un de ses affidés avec pour mission essentielle de réouvrir le dossier des investitures législatives et donc celui des contours de la future majorité présidentielle ?

Alain Juppé va jouer gros dans cette reprise en main. Il en a statutairement les moyens et c’est déjà beaucoup. Les aura-t-il aussi politiquement ? Tout dépendra en fait de l’ampleur de sa victoire finale lors de la primaire. Sera-t-elle nette et sans bavure ? Aura-t-il fallu pour cela que le maire de Bordeaux négocie avec certains de ses concurrents ? Si oui, sur quoi et avec qui ? Toutes ces questions soulèvent en fait celle de la dynamique dont on voit bien qu’elle pousse aujourd’hui Alain Juppé vers le haut sans que l’on sache pour autant si elle est suffisamment puissante pour balayer demain les obstacles qui immanquablement se dresseront sur sa route.

L’enjeu ? Il est simple, au-delà des statuts, des calculs et des ambitions personnelles. C’est celui de la « désarkozisation » des structures politiques de la droite. Jusqu’où celle-ci peut être menée, au lendemain de la primaire alors que l’ancien Président a su installer ses hommes, ses thèmes et son programme à un appareil militant dévoué à sa cause ? Jusqu’où la logique d’opinion dont la primaire est la parfaite expression peut-elle faire bouger les lignes dans un parti qui ne se reconnait guère dans ce que propose son nouveau patron ?
Et le perdant d’endosser le rôle d’empêcheur de présider comme il se doit

On a beaucoup dit et écrit que la primaire de la droite allait désigner le prochain Président de la République. C’est sans doute vrai même s’il faut souhaiter du plaisir au candidat ainsi désigné pour animer durant près de six mois une campagne réputée sans objet. Mais c’est une autre affaire… Celle qui va se jouer fin novembre au lendemain de sa promotion, est d’une nature autrement plus importante en cela qu’elle déterminera à l’avance les conditions d’exercice de son futur mandat.

Etre élu Président de la République, c’est bien. Avoir les moyens de présider, c’est quand même beaucoup mieux. Sous la Cinquième République, on liait jusqu’à présent cette question à celle de l’existence d’une majorité parlementaire fidèle et disciplinée. L’instauration du quinquennat est d’ailleurs venue renforcer cette exigence. En devenant la loi des partis de gauche comme de droite, la primaire modifie toutefois ces règles dans le décalage qu’elle instaure potentiellement entre l’opinion des sympathisants et le cœur militant du principal parti de la majorité.

L’article 39 alinéa 4 prévient ce risque, chez les Républicains en autorisant de facto le candidat désigné à réexaminer les modalités d’investiture des futurs députés. Il ne le règle entièrement que dans l’expression d’un rapport de force politique. Tout cela a manqué à François Hollande avec les conséquences que l’on sait. S’il devient le champion de la droite et du centre, il appartiendra à Alain Juppé de démentir, avec les armes dont il dispose, cette loi cachée de la primaire qui veut que celle-ci promeut et entrave en même temps tandis qu’elle installe le battu du second tour – hier Martine Aubry, demain Nicolas Sarkozy – dans un rôle de fabrique à frondeurs. Donc d’empêcheur de présider comme il se doit.


Kwamamaza
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