Mandats présidentiels : l’histoire est témoin

Redigé par Edouard Bizumuremyi
Le 7 janvier 2016 à 03:05

Angela Merkel s’est décidée à se représenter pour l’élection de 2017, disent certains journaux Allemands. Pour son 4ème mandat, Madame la « Présidente » de l’Europe est populaire en Allemagne, en Europe et au monde entier. C’est à son honneur car elle rend service à son pays et au-delà.
L’occident, qui a cultivé le culte de l’alternance à la tête du pays comme indicateur de démocratie, ne peut oser critiquer Merkel à la veille de sa campagne pour son 4ème mandat. Une figure politique interrogée en début de (...)


Angela Merkel s’est décidée à se représenter pour l’élection de 2017, disent certains journaux Allemands. Pour son 4ème mandat, Madame la « Présidente » de l’Europe est populaire en Allemagne, en Europe et au monde entier. C’est à son honneur car elle rend service à son pays et au-delà.

L’occident, qui a cultivé le culte de l’alternance à la tête du pays comme indicateur de démocratie, ne peut oser critiquer Merkel à la veille de sa campagne pour son 4ème mandat. Une figure politique interrogée en début de cette semaine sur l’éventualité de la réélection de Merkel clame avec enthousiasme : « C’est peut-être la seule chose qui va être bien en 2016… Merkel porte l’Europe à elle seule … ».

Angela, 4 mandats successifs pour la Présidente’ de l’Europe

Si Merkel est réélue à la chancellerie allemande, elle égalera ainsi le record de mandats détenu jusqu’alors par Helmut Kohl, qui était resté seize ans au pouvoir entre 1982 et 1998. Aux USA, Franklin Roosevelt, qui a sauvé l’Amérique de la débâcle économique consécutive à la crise boursière de 1929 et de la 2ème Guerre Mondiale, a eu aussi droit à 4 mandats présidentiels. Il a été élu quatre fois (1932-1936-1940 et 1944). Il a servi de mars 1933 jusqu’à sa mort en avril 1945 avant de finir son 4ème mandat.

Au Rwanda, un leader exceptionnel, Paul Kagame, avec un bilan exceptionnel se voit plébiscité par son peuple pour se représenter pour un troisième mandat. L’Oncle Sam n’apprécie pas.

L’objet de cette réflexion n’est pas de m’attarder sur ce que pense tel ou tel autre car chaque pays est souverain. Je vais plutôt vous entraîner dans ma manière de comprendre les moments historiques uniques qui font qu’un peuple fait des choix uniques. Je soulèverai aussi des interrogations sur les systèmes politiques à la suite de l’essayiste Camerounais Yann Gwet et surtout de l’intellectuel Américain, Francis Fukuyama.

Essayons donc de comprendre : Qu’est-ce qui se passe dans la tête d’un peuple pour souhaiter longue vie d’un leader à la tête du pays ? Lorsque les Américains donnaient 4 mandats à Roosevelt, ce pays devenait peu à peu la puissance mondiale, une démocratie accomplie, un leader mondial (à peine naissant) mais avec énormément de difficultés à l’époque.

Roosevelt, homme providentiel : Les Américains ne le lâchent pas jusqu’à sa mort

Nous voici à une période charnière où l’Amérique émerge comme une puissance avec des institutions solides, une économie ébranlée par la crise, le chômage bat son plein, et voici que la « providence » envoie Sir Franklin Roosevelt ! Il met en places des politiques qui resteront dans la mémoire collective, en particulier le « New Deal » et bien d’autres qui ont contribué à relancer la machine productive, création d’emplois tant souhaités par les chômeurs, et l’Amérique renoue avec la croissance économique et presque le plein emploi. Il a gagné le cœur des Américains cet homme de talent comme tant bien d’autres qui l’ont précédé d’ailleurs ! Donc, c’est facile à comprendre : la situation d’incertitude des années 30-40 exigeait des Américains des choix appropriés. Pour rien au monde, les Américains ne pouvaient prendre le risque de choisir quelqu’un d’autre du vivant du Grand Roosevelt. C’est un vrai amour réciproque ! Du vrai « je t’aime, moi aussi » !

Au Rwanda, le Leader - héros avant sa retraite - connaît une situation presque pareille. Mais c’est encore plus prononcé dans les cœurs de ce peuple tant meurtri. Car les réponses apportées à une situation inhumaine (Génocide des Tutsi de 1994) sont simplement considérées comme des réponses hors du commun des mortels.

Face à un terrible génocide qui a ravagé le pays (un million de morts, une économie à genoux, une insécurité rampante…), le Rwanda trouve son leader qui en fait un model en tous genres : Bonne gouvernance saluée jusqu’à la Maison Blanche, égalité homme-femme ; lutte contre la corruption ; croissance économique inclusive ; stabilité politique, pays doté d’une régulation par excellence sur le climat d’affaires ; une sécurité sans faille ; 12 ans de scolarité obligatoire et gratuite ; une réconciliation nationale là où la déchirure du tissu social aurait pris le dessus ; une paix respirée jusqu’au village le plus reculé ; une sorte de dignité d’être Rwandais ressentie par tout un chacun ; une fierté d’être Rwandais… simplement, etc.).

Comme dans toute autre situation pareille, les Rwandais ne sont pas fous pour lâcher ce leader ! La pétition signée par près 4 millions de citoyens pour changer la constitution afin de lui permettre de se représenter est plus parlante. Et puis le vote massif pour le changement de la Constitution à plus de 98% des voix exprimées ! Qui ne comprendrait pas cet état d’esprit du peuple derrière un seul homme. Tout observateur avisé ne serait pas surpris.

Les Rwandais ont leur héros.

La lecture est simple. Les Rwandais reconnaissent la valeur de cet homme et ne veulent pas prendre le risque de le remplacer tant qu’il a encore la force de solidifier l’Etat de Droit qu’il a créé. Les Africains qui voient le progrès de ce pays récemment meurtri tirent leur révérence à Kagame. L’Amérique devrait en faire autant. Car si le Rwanda avait sombré dans le chaos permanent suite au génocide … les survivants le lui rappelleraient sans cesse et avec acuité.

Grâce à Kagame, les Rwandais sont trop occupés à développer leur pays ; ils n’oublient pas pour autant, c’est d’ailleurs pour cette raison que dans des circonstances comme celles-ci, la plupart s’autorisent à critiquer certaines personnes/institutions qui ratent une occasion de se taire !

Le problème de l’Afrique est avant tout le problème de mauvaise gouvernance, dit Yann Gwet, essayiste Camerounais qui pense que le modèle occidental d’alternance (avec ses vertus certes) n’est pourtant pas une garantie de bonne gouvernance ; encore moins une garantie de réponses aux problèmes auxquels sont confrontés les citoyens Africains.

Au-delà des injonctions des donneurs d’aide et de leçons, une analyse lucide s’impose sur le processus qui mène à un Etat capable d’améliorer les conditions des citoyens. Dans son ouvrage de plus de 600 pages, l’intellectuel Américain, Francis Fukuyama, analyse la genèse des systèmes politiques, des Etats et de la démocratie. Sa conclusion (findings) ? Ouvrez les yeux :


Un Etat fort fait naître la démocratie

« …Au Japon ou en Corée du Sud, un gouvernement central traditionnellement fort a précédé la démocratie, ce qui a permis à l’État de faire face aux diverses aspirations populaires et aux conflits qu’elles peuvent engendrer …par contre les pays qui se démocratisent avant de devenir des États de droit (forts) sont voués à l’échec. C’est ce qui s’est passé dans bien des régions de l’Afrique ».

En guise de conclusion, je me permettrais une petite clarification pour une bonne interprétation de cette thèse « Fukuyamiste ». Dans un Etat « patrimonial » où le bien public est confondu avec le patrimoine du fonctionnaire ou de l’Elite, l’alternance est impérative car sinon les aspirations du peuple seraient bafouées.

Par contre, comme la conclusion de Fukuyama le sous-entend, dans un pays encore pauvre où l’Etat de droit n’est pas encore solide mais avec un leader visionnaire engagé à la bonne gouvernance et au développement, l’alternance n’est pas une panacée.

Au contraire, l’alternance peut même affaiblir l’Etat et donner lieu aux autres orientations qui peuvent diverger avec les intérêts du pays et ainsi miner le processus de développement déjà engagé. Par ailleurs, cela ne consacre pas des présidences à vie. D’ailleurs partout où ces succès ont été enregistrés comme au Singapore and en Corée du Sud, pareille chose n’est jamais arrivée.

Fukuyama, l’un des intellectuels les plus écoutés par la classe politique occidentale surtout après sa sortie, en 1992, de la « fin de l’histoire » (synonyme de l’hégémonie de la démocratie libérale) sera peut-être toujours écouté avec son retour « aux origines de l’histoire ». Le hic, c’est que cette fois-ci, il prend le contre-pied de la doxa occidentale. Quoi qu’il en soit, il appartient aux peuples d’imprimer la marche de leur histoire. Au prix de sacrifier l’aide !


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