La solidarité : Départage comme en France ou partage comme au Rwanda ?
Publié le 28-10-2016 - à 19:35' par André Twahirwa

La solidarité est, sans aucun doute, LA valeur universelle par excellence, ou du moins, une des valeurs universelles cardinales : c’est ce qui crée le lien et rend consistant (« solidus » en latin) le vivre ensemble.

Mais universalité n’est pas synonyme d’unicité. La diversité culturelle est un des piliers de la charte de l’UNESCO et de sa Convention sur la Protection et la Promotion de la diversité des expressions culturelles(2005) : la diversité est « une caractéristique inhérente à l’Humanité » et « constitue un patrimoine commun de l’humanité [qui] devrait être célébrée et préservée au profit de tous » (Préambule).

Universalité du principe mais diversité dans l’incarnation effective et dans la hiérarchisation de valeurs selon le contexte spatio-temporel, historique et culturel. A ce propos, il est intéressant de comparer les héritages culturels en ce qui concerne la valeur de solidarité.

Pour le célèbre sociologue français, Emile Durkheim(1858-1917), la solidarité « mécanique et automatique, fondée sur la similarité des individus dans les sociétés traditionnelles archaïques à forte conscience collective », est à bien distinguer de la solidarité « organique, liée aux interdépendances dans les sociétés modernes industrialisées en raison de la division du travail et l’individualisme. »(Toupictionnaire).

C’était dans son ouvrage De la division du travail social publié en 1893. Mais cette division scientiste et technocentriste de la fin du 19ème siècle continue à courir, sous des formes à peine revues et corrigées, dans l’inconscient collectif et même dans des discours « autorisés », dont celui du Toupictionnaire, le dictionnaire de politique en ligne français de référence.

La hiérarchisation (archaïque VS moderne, mécanique VS organique) sur base du seul critère technologique se nourrit du racisme « scientifique » de l’auteur de l’Essai sur les inégalités des races humaines paru, quelque 40 années plus tôt, en 1855. Aujourd’hui, à la suite de Lévi-Strauss et de tous les sociologues et autres anthropologues sérieux, on peut affirmer que toute valeur sociale est « organique » c’est-à-dire « localement conçue », les différences s’expliquant par des facteurs historiques particuliers et partagés.

Et toutes les sociétés sont « à forte conscience collective », par le fait du sentiment de continuité historique vécu par l’ensemble et ensemble. Si ce sentiment n’est pas partout de même nature, c’est justement parce qu’il est « endogène » (home grown, en anglais), lié à un long parcours historique propre à chaque société. Et les « primitifs » ont une histoire.

S’agissant de la solidarité, c’est la place ou la part réservée au JE (l’individu) par rapport au NOUS (la communauté, « la similarité des individus à forte conscience collective ») - et vice versa - qui peut permettre de distinguer deux types de solidarité :

 dans les sociétés du JE, solidarité « verticale » avec l’Etat Providence en chef d’orchestre par le biais de la redistribution verticale (des plus riches vers les plus pauvres) ou horizontale (la protection sociale par répartition), la France étant sans doute le pays le plus représentatif de ce modèle.

Nous parlons de « départage » par souci de simplification terminologique mais aussi par souci de clarté, le qualificatif « verticale » ne devant pas s’appliquer au type de solidarité et au mode de redistribution à la fois.

 dans les sociétés du NOUS, solidarité « horizontale » entre les citoyens dans leur ensemble (tous ensemble pour tous), le rôle de l’État, avec la participation maximale de la population, passant au second plan. Le Rwanda est sans aucun doute le modèle de ce que nous appelons société de « partage » (VS société de « départage »).

Partage ou départage, il s’agit naturellement de dominantes, les deux types de solidarité coexistant dans toutes les civilisations : sur un continuum, chaque aire de civilisation, chaque région du monde et/ou chaque pays est plus ou moins proche de l’un ou l’autre pôle, de l’un ou l’autre type de solidarité.

DU DÉPARTAGE ET DU PARTAGE
L’écrivain français Michel Serres place au cœur de son roman Le Tiers-Instruit (1991) le récit d’une partie de football (américain) entre « insulaires » du Pacifique. Les « naturels » jouent jusque tard dans la nuit, jusqu’à ce qu’il y ait « égalité » (huit à huit) : « il ne faut ni vainqueur ni vaincu », disent-ils aux marins américains de retour de la Seconde Guerre mondiale et qui leur avaient appris le jeu. Pour nos GIs, il faut « départager » les deux équipes : « Une partie s’achève quand une équipe gagne et que l’autre perd, et seulement dans ce cas-là ! Il faut un vainqueur et un vaincu ».

La morale (implicite) du récit est claire : « Nous ne comprenons pas cela qui n’est ni juste ni humain, puisque l’une l’emporte sur l’autre. Alors nous jouons le temps du jeu que vous nous avez appris. Si à la fin le résultat se trouve nul, la partie s’achève sur le vrai partage » disent-ils aux marins interloqués et qui finissent par se demander, en quittant l’île, s’ils ont vraiment gagné la guerre à Hiroshima.

Ce récit en dit long sur l’opposition entre deux types d’attitude (dominante) dans les relations individuelles ou collectives : l’esprit de « partage », celui des insulaires, qui est inscrite dans l’ADN du peuple dans un pays comme le Rwanda, foncièrement social, et l’esprit de « départage », celui des GIs, qui caractérise la vie sociale et politique dans un pays comme la France, fondamentalement individualiste.

Cette opposition (partage VS départage) se retrouve naturellement dans la langue. Ainsi, pour ne donner que deux exemples à la fois simples et frappants, les locatifs pluriels iwacu, iwanyu, iwabo (littéralement : là de nous/de vous/d’eux) du kinyarwanda signifient respectivement « chez nous/chez moi », « chez vous/chez toi », « chez eux ou elles/chez lui ou elle ». Il s’agit d’un chez-soi partagé, le singulier étant réservé au chef de famille iwanjye « chez moi », iwawe « chez toi », iwe « chez lui » et, au pays d’un Parlement à 64 % féminin, de plus en plus, « chez elle ».

De même, dans le champ lexico-sémantique de la parenté, nous avons par exemple data wacu, mama wacu,… (Littéralement : « Le père de nous ; la mère de nous… »).qui signifient « Mon oncle paternel/Notre oncle paternel » ou « Ma tante maternelle/ Notre tante maternelle »...c’est-à-dire l’oncle ou la tante « partagé(e) » par la fratrie et la fratrie au sens large, qui inclut les cousines et cousins « parallèles » de la famille, elle-même élargie.

Partage ou départage, il s’agit encore une fois de dominantes. Dans tous les cas, le rôle d’un Etat avisé est de s’emparer de l’ADN culturel national (« organique », « endogène ») et de l’amplifier en s’en servant comme socle pour élaborer des institutions au service du vivre ensemble : « ce n’est pas seulement pour vivre ensemble, mais pour bien vivre en semble que l’on crée un État. »(Aristote)

LES SOCIÉTÉS DU DÉPARTAGE
La France est, encore une fois, représentative de ce type de société. En effet, celui-ci se caractérise par l’existence d’un Etat Providence (Sécurité sociale et autres allocations dispensées par L’Etat). Ce départage porte le nom de fraternité : la fraternité, la troisième et dernière composante de la devise de la République française (Liberté/Égalité/Fraternité), devise reprise dans le premier article de la Déclaration Universelle des droits de l’Homme adoptée à Paris en 1948 par les 58 États alors membres de l’ONU, dont seulement 4 pays africains (Afrique du Sud, L’Égypte, l’Éthiopie, Libéria) : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

La fraternité implique une juste répartition des richesses, par ou grâce à l’État via les impôts et autres prélèvements sociaux, pour le plus grand bien de tous et pour ne laisser personne au bord de la route. Et cette solidarité verticale correspond bien à l’individualisation de la société française, individualisation qu’a amplifiée une urbanisation proche de 80% aujourd’hui.

Dans une société de partage, la participation de tous, dans la prise des décisions et dans leur exécution, est reléguée au second plan et, en tous cas, presque réduite aux prélèvements obligatoires (impôts, taxes et cotisations sociales) sur les revenus de certains individus ou ménages, généralement les plus aisés de la société.

L’individualisme étant au cœur de la vie privée comme de la vie collective, la démocratie (à dominante) représentative, dite aussi libérale, est celle qui correspond sans doute le mieux aux sociétés du départage. Michel Debré, le propre père de la Constitution française actuelle, caractérise le système (à dominante) représentative de façon quelque peu caricaturale mais qui n’est pas loin de la réalité :

« Le problème de l’individu est de vivre d’abord sa vie quotidienne. Ses soucis personnels et ceux de sa famille l’absorbent ; le nombre des citoyens qui suivent les affaires publiques avec le désir d’y prendre part est limité. Il est heureux qu’il en soit ainsi. La cité, la nation, où chaque jour, un grand nombre de citoyens discuterait de politique serait proche de sa ruine.

Le simple citoyen, qui est un vrai démocrate, se fait, en silence, un jugement sur le gouvernement de son pays et, lorsqu’il est consulté, à dates régulières, pour l’élection d’un député par exemple, exprime son accord ou son désaccord. Après quoi, comme il est normal et sain, il retourne à ses préoccupations personnelles qui ont leur grandeur, ne serait-ce que par ce qu’elles ont de nécessaire, non seulement pour chaque individu, mais pour la société » (www.la-democratie.fr)
La participation du citoyen à la prise des décisions et à leur exécution se limite, ou presque, au droit de vote et à la participation à des consultations fort nombreuses à différents niveaux (des Européennes aux municipales en passant par les nationales, les régionales et les départementales). Les élections étant ainsi au centre du jeu démocratique, le modèle libéral est fait de compétition et d’affrontement radical voire violent et, en tous cas, érigé en règle d’or. Comme dans le football américain vu par les GI, il faut un vainqueur et un vaincu. Et tous les coups sont permis, y compris les coups d’en-dessous de la ceinture.

La constitution d’un gouvernement d’union nationale est une gageure. L’alternance étant au cœur du système, un plan à (très) long terme semble impossible : à peine élu, le parti du gouvernement pense aux élections suivantes ; obnubilés par l’alternance, les vaincus s’opposent systématiquement quitte à saper l’action de la majorité. Et une fois les élections passées, les citoyens se mettent à compter les points à travers des sondages quasi quotidiens en attendant la fin du mandat en cours et les élections suivantes.

Il en est de même, en général, du fonctionnement des « corps intermédiaires ». Et de la « société civile ». Il va de soi que, dans ce type de configuration politique, le multipartisme d’opposition ainsi que les contre-pouvoirs sont nécessaires voire indispensables au fonctionnement démocratique du pays, qui serait, sans eux, inévitablement livré à l’arbitraire de ses dirigeants.

Mais c’est toujours dans un esprit de compétition et non de dialogue dans la recherche du consensus ; d’où l’émiettement du paysage politique avec quelque 408 formations politiques officiellement déclarées en 2013 (une année après les Présidentielles de 2012) et une dizaine de partis qui occupent la scène médiatique et remportant des succès aux élections nationales(Le Monde.fr du 15 janvier 2015).

Et toujours dans un antagonisme exacerbé entre les deux « partis de gouvernement »(Le Parti socialiste et les Républicains, avec autour de 150 000 adhérents chacun, selon Le Monde.fr du 22 septembre 2015) ne parviennent guère à se mettre d’accord, même sur l’essentiel. Et il en est de même dans la vie syndicale avec un syndicalisme dispersé (cinq confédérations pour les 7% à 8% des salariés français syndiqués) et fait de revendication, rarement de proposition.

Le paysage médiatique est, lui aussi, très émietté et de plus en plus animé par la loi libérale du marché (la loi l’offre et de la demande de l’information, devenue spectacle dans beaucoup de médias) ; d’où la course à l’information et au scoop ; d’où aussi la polémique souvent virulente destinée à pimenter les débats, à faire monter les enchères.
Le risque majeur dans une société de départage est de verser dans l’assistanat et dans la professionnalisation en politique ainsi qu’au sein des corps intermédiaires. Avec, comme corollaire, abstentionnisme, qui peut friser ou dépasser les 40% (39 % aux dernière Municipales ; 41,59 % aux dernières Régionales ; 44,59 % aux dernières Législatives, au second tour ;) ou même les 60% voire les 70% (dernières Européennes, 56.5 % ; 69,8 % au référendum de 2000 sur le passage du septennat au quinquennat).

Prenant le contrepied de Michel Debré, son contemporain et autre politique français, Pierre Mendès-France, précise en quoi ce système peut être mauvais : « La démocratie ne consiste pas à mettre épisodiquement un bulletin dans une urne, à déléguer les pouvoirs à un ou plusieurs élus puis à se désintéresser, s’abstenir, se taire pendant cinq ans. Elle est action continuelle du citoyen non seulement sur les affaires de l’Etat, mais sur celles de la région, de la commune, de la coopérative, de l’association, de la profession. […] La démocratie n’est efficace que si elle existe partout et en tout temps. »(www.la-democratie.fr)

Cependant, on entend de plus en plus parler de « solidarité » dans les associations comme les Restos du cœur ou même d’économie sociale et solidaire, essentiellement pour rappeler à l’État qu’il ne doit pas abandonner son rôle de régulateur de la misère sociale.

Effectivement, le monde associatif semble avoir le vent en poupe : 46% des Français âgés de plus de 18 ans adhèrent à une association, soit 23 millions d’adhérents ; 32% des Français exercent une activité bénévole, soit 16 millions de bénévoles ; 1 800 000 personnes exercent une activité salariée dans les associations, à temps plein ou à temps partiel ; un budget cumulé de l’ordre de 70 milliards d’euros, soit autour de 3,5% du PIB.

Ces chiffres sont fournis par le Centre Nationale de la Recherche Scientifique dans une étude intitulée Quelques repères sur les associations en France aujourd’hui(2012), où il est précisé : « La contribution des associations à la décision démocratique, à la cohésion sociale, au bien-être des personnes et à l’animation des territoires est évidemment première par rapport à leur rôle économique ».

Mais c’est pour tout de suite tempérer cet enthousiasme : d’abord, dans ce secteur aussi, le nombre d’associations vivantes et actives devrait cependant avoisinant aujourd’hui 1,3 million ; ensuite, 1 800 000 personnes exercent une activité salariée dans une association ; enfin et surtout, les président et plus généralement les dirigeants élus sont le plus souvent des hommes, des seniors issus des classes moyennes et supérieures.

Ainsi, dans une société de départage, le monde associatif a, lui aussi, un fonctionnement vertical : les actions initiées et conduites par quelques-uns sont essentiellement dirigées vers l’aide aux plus précaires à l’intérieur (pour les associations surtout) et/ou à l’extérieur (pour les ONG) du pays.

Associations et ONG bénéficient des subsides des pouvoirs publics (gouvernement et collectivités locales) et autres organisations intergouvernementales (UE) ; d’où le manque d’indépendance et l’instrumentalisation qu’on leur reproche souvent et souvent à juste titre.

Surtout le secteur associatif reste marginal : son action se limite à un secteur précis uniquement pour pallier les manques de l’Etat et son poids de quelque 70 milliards d’euros ne pèse rien face à celui de la seule protection sociale, qui coûte plus de 400 milliards d’euros par an.

Tout en soulignant les défaillances du modèle libéral, Pierre Mendès-France semble faire, a contrario et en filigrane, l’éloge du modèle participatif propre aux sociétés du partage.

LES SOCIÉTÉS DU PARTAGE
Ce modèle, guère connu, est fondé sur le groupe, la communauté. La vertu cardinale est le partage, l’Ubuntu en kinyarwanda et en d’autres langues africaines de la même famille. En effet, le terme Ubuntu a ses variantes dans toutes les langues bantu (ou bantoues), un ensemble de langues d’Afrique centrale, orientale et australe. Il est à relier à umuntu « être humain » qui donne abantu, au pluriel (d’où, la terminologie de « langues bantu »), et Ubuntu, dans la catégorie ou classe des abstraits.

Depuis quelque cinq ans, une anecdote circule sur le net : « Un anthropologue a proposé un jeu à des enfants d’une tribu d’Afrique australe. Il a posé un panier plein de fruits sucrés près d’un arbre et a dit aux enfants que le premier arrivé remportait le panier. Quand il leur a dit de courir, ils se sont tous pris par la main et ont couru ensemble, puis se sont assis ensemble profitant de leurs friandises. Quand il leur a demandé pourquoi ils n’avaient pas fait la course, ils ont répondu “UBUNTU, comment peut-on être heureux si tous les autres sont tristes ?” ».

Ce terme peut se paraphraser en « TU es donc JE suis » (à comparer au « JE pense donc JE suis » de Descartes). Ceci donne dans une langue bantu, comme le kinyarwanda, des proverbes ou dictons comme « Nta mugabo umwe »/ « Nta mugabo wigira » (il n’y a pas de courageux seul/il n’y a pas de courageux qui se suffit). Ou encore « Umugabo ni uwagarukiye undi » (le courageux est celui qui s’est retourné pour aider l’autre, pour le sauver, par exemple sur un champ de bataille).

Il s’agit ici de solidarité « horizontale » : une solidarité de voisinage, un voisinage plus ou moins large. Celle-ci se manifeste aussi bien au quotidien (partage l’assiette, le sel, le tabac, les réserves alimentaires…) à l’occasion d’événements majeurs de la vie privée (funérailles, mariage ; culture des champs et autres travaux communautaires…) mais aussi dans la vie de la cité en ce qui concerne par la santé, la justice, la sécurité et l’éducation des enfants, qui est l’affaire de tous les adultes ou encore l’économie, une économie solidaire avec une multiplication des coopératives notamment. Tel est le cas, au cœur de l’Afrique (noire), dans un pays comme le Rwanda.

En ce qui concerne la vie politique, la démocratie (à dominante) participative est le type qui convient naturellement le mieux à ce type de pays : une série de dispositifs sont mis en place pour permettre aux citoyens – TOUS et TOUTES – de participer pleinement aux décisions engageant la vie de la cité et à leur exécution(Toupictionnaire). Sans attendre les élections pour exercer le droit de vote, le principal droit politique dans les démocraties à dominante représentative.

Et, grâce aux dispositifs endogènes dits « solutions localement conçues », tout se conjugue au mode « participatif ». Ainsi, par exemple, la Justice grâce au dispositif « Abunzi » (« réconciliateurs ») des médiateurs sont appelés à résoudre rapidement les petits litiges fonciers et familiaux qui naissent au sein des communautés locales, ce qui permet un désengorgement des tribunaux et une réduction de frais de justice ; l’armée elle-même est une armée citoyenne, qui participe à la construction des infrastructures et autres projets visant à réduire la pauvreté en (re)construisant des maisons pour des familles pauvres sinistrées ou en participant au dispositif « Girinka » (une vache par famille pauvre) ou encore en aidant les familles précaires à payer la mutuelle de santé, obligatoire, comme le font les autres citoyens dans le cadre du « village »(entité administrative de base). Aujourd’hui, on décompte dix dispositifs « localement conçus » mis en place et la liste est ouverte.

Le partage et la recherche du consensus sont des principes fondamentaux : « L’Etat du Rwanda s’engage à se conformer aux principes fondamentaux suivants et à les faire respecter : […] partage équitable du pouvoir ; […] recherche constante de solutions par la voie du dialogue et du consensus ». (Article 10 de la Constitution de 2003 révisée en 2015). Et au sein des instances représentatives ou exécutives, des dispositifs constitutionnels ou législatifs sont mis en place pour permettre la participation du plus grand nombre et particulièrement des catégories habituellement défavorisées : les femmes mais aussi des handicapés ou d’autres minorités.

Le multipartisme s’organise « naturellement » dans un cadre de partage, dans le cadre d’un front républicain au sein du Forum des partis politiques et d’un gouvernement d’union nationale. La société civile (syndicats, strictement professionnels, ONG au nombre de 1 400 ONG, …) et le secteur privé n’échappe au modèle participatif : les représentants de ce dernier participent à la Retraite gouvernementale annuelle (« Umwiherero ») aux côtés des membres des cabinets ministériels, ambassadeurs, maires de district, membres supérieurs des institutions législatives ou judiciaires.

Et les églises ne sont pas non plus en reste. D’ailleurs, le succès des nouvelles églises dites « évangéliques » (plus de 400 officiellement enregistrées) est certainement dû à leur dimension communautaire : de petits groupes se partagent tout au quotidien au-delà de la prière.

Et pour ce qui est de la presse, un Code d’Ethique et de Déontologie des médias rwandais a été adopté en 2004 après consultations entre le Haut Conseil de la Presse d’une part, les professionnels et partenaires des médias au Rwanda d’autre part. La loi fixe les limites (provocation aux crimes ou aux délits, diffamation ; racisme ; l’incitation à la haine et, bien sûr, l’apologie du génocide) à la dizaine de stations de télévision, la trentaine de stations de radio, la cinquantaine de titres de journaux (la plupart en kinyarwanda) et les quelque 80 sites-web d’information (avec l’accès au haut débit grâce à l’installation de la fibre).

La liberté d’expression, comme les autres libertés (individuelles ou collectives), passe au filtre de la valeur cardinale de l’Ubuntu (« TU es donc JE suis ») : « être libre, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes, c’est vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres » (Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté).

Pour s’en convaincre, il suffit d’entendre la teneur et le ton des débats à la radio ou à la télévision, publique ou privée, ou encore au Parlement ou dans les assemblées locales : la polémique virulente et surtout les noms d’oiseaux sont signe de très mauvaise éducation.

Critiques et confrontations mais dans le respect de l’autre (l’adversaire ou l’auditoire).
Enfin, dans ce type de configuration politique, ce n’est pas l’alternance qui est privilégiée, c’est la bonne gouvernance. Et, en 2015, le pays est classé au 1er rang en Afrique, au 7ème dans le monde devant des nations comme la Suisse (9ème) ou le Luxembourg (10ème). Et dans la lutte contre la corruption, en 2015, Transparency International classe le Rwanda au 44ème rang mondial et au 1er en Afrique, juste avant L’Ile Maurice (45ème). Selon l’auteur de l’Esprit des lois, « la vertu des citoyens est le principe essentiel des démocraties » et particulièrement dans une démocratie participative.

Le modèle participatif comme modèle de gouvernance pour l’Afrique.

Le Monde Afrique, dans son édition en ligne du 20 octobre 2016, publie un papier intitulé « L’avenir du monde se joue en Afrique ». Il s’agit d’un entretien entre deux ténors de l’africanité du moment, le camerounais Achille Mbembe et le sénégalais Felwine Sarr.

Et à la question de la journaliste Séverine Kodjo-Granvaux : « On a souvent plaqué des concepts européens, comme l’Etat-nation ou même la démocratie, sur des réalités africaines. Comment les rendre valides ? », le premier répond que « cela prendra quelques siècles et nécessitera une ou deux révolutions » ; la réponse du sénégalais mérite ici d’être citée in extenso :

« Pour être efficace et qu’elle fasse sens aux populations concernées, la démocratie doit être endogène et épouser les formes culturelles et civilisationnelles. Au Sénégal, des chercheurs réfléchissent à de nouvelles formes de démocratie et l’élection n’apparaît pas comme un critère central. »

Et il continue en de justifiant la nécessité de recourir à des solutions « endogènes » (sic) en lieu et place du modèle « libéral » hérité de la colonisation :
On sait très bien que l’élection ne garantit pas l’expression de la volonté du plus grand nombre. Sans compter qu’elle est devenue une technologie que l’on peut capturer, biaiser et manipuler, la transformant alors en outil antidémocratique. ».

Ce qu’il ne devait pas savoir et qu’il n’a donc pas dit, c’est que le modèle endogène est en place « grandeur nature » au Pays des mille collines, où le recours aux solutions endogènes est inscrit dans la constitution dans son article 11( : Culture rwandaise comme source de solutions endogènes :
En vue du développement national, de la promotion de la culture nationale et de la restauration de la dignité, les Rwandais, se basant sur leurs valeurs, mettent en place des mécanismes de solutions endogènes en vue d’aborder des questions qui les concernent.
Des lois peuvent créer différents mécanismes visant des solutions endogènes.

La (re)mise en place progressive de ces valeurs et de ces solutions « endogènes » est un des principaux facteurs du « miracle rwandais » : elles structurent en profondeur toute la vie politique du Rwanda nouveau.

Et les « solutions localement conçues » sont bel et bien « l’ensemble des dispositifs et des procédures qui permettent d’augmenter l’implication des citoyens dans la vie politique et d’accroître leur rôle dans les prises de décision et dans leur réalisations » qui caractérisent la démocratie (à dominante) participative.

Elle-même inscrite dans la Constitution : « Tous les citoyens ont le devoir de contribuer au développement du pays par leur travail, en sauvegardant la paix, la démocratie, l’égalité et la justice sociale et de participer à la défense de leur pays. »(Article 48). Tous et toutes, y compris à la Diaspora (« la sixième Province »).

Ailleurs qu’au Rwanda, en Afrique du sud, l’Ubuntu a été remis au goût du jour avec la fin de l’apartheid en Afrique du Sud dans le cadre de la Commission Vérité et Réconciliation menée par Mgr Desmond Tutu ; par ailleurs, la Constitution de 1993 énonce le besoin d’Ubuntu et non de victimisation : « Quelqu’un d’Ubuntu est ouvert et disponible pour les autres, dévoué aux autres, ne se sent pas menacé parce que les autres sont capables et bons car il ou elle possède sa propre estime de soi, qui vient de la connaissance qu’il ou elle a d’appartenir à quelque chose de plus grand et qu’il ou elle est diminué quand les autres sont diminués ou humiliés, quand les autres sont torturés ou opprimés. »

Mutatis mutandis, les « formes culturelles et civilisationnelles » dont parle le sénégalais Felwine Sarr sont celles de l’Ubuntu et du partage. Pour ceux qui en douteraient, il leur suffit de lire L’Enfant noir du guinéen Camara Laye ou le poète de la Négritude, Léopold Sédar Senghor, et, mieux encore, l’auteur de Nations nègres et culture, le grand Cheikh Anta-Diop : « L’essentiel pour le peuple est de retrouver le fil conducteur qui le relie à son passé ancestral le plus lointain possible. Devant les agressions culturelles de toutes sortes, devant tous les facteurs désagrégeant du monde extérieur, l’arme culturelle la plus efficace dont puisse se doter un peuple est ce sentiment de, continuité historique » (Ethiopiques numéro 44-45).

Manifestement donc, le modèle participatif doit être considéré comme le mieux adapté à toute l’Afrique noire au-delà de la (vaste) zone bantoue. En effet, il existe un certain nombre de valeurs spécifiquement africaines, communes à l’Afrique (noire) : une vision communautaire du monde avec des valeurs traditionnelles et culturelles autour de la solidarité « partage ». Des valeurs tellement anciennes que les quelque cent ans d’évangélisation et de colonisation n’ont pas pu les faire disparaître.

L’exemple du Rwanda est là pour nous convaincre que l’avenir de l’Afrique viendra des Africains, ne viendra que de l’Afrique : tourner radicalement la page de la colonisation - crime de lèse-majesté, passible de pendaison, vu de Paris ou de Washington - en tournant le dos à son modèle de gouvernement et de démocratie « libérale » imposé par l’Occident pour renouer avec les racines africaines et en mettre en place les solutions endogènes. Et si le Rwanda est aujourd’hui le seul à avoir sauté le pas, c’est sans doute en partie parce que, en 1994, il avait touché le fond et que le premier responsable de son Malheur était l’Occident, qui cherche toujours à lui imposer les mêmes solutions. Ajouter à ce facteur historique, un leadership fort, capable d’amener le peuple à reprendre en main son destin et de mener à terme cet enracinement.

Le meilleur des systèmes ?

C’est évidemment à la démocratie de type libéral que pense Winston Churchill en déclarant : « La démocratie est un mauvais système, mais elle est le moins mauvais de tous » ou « le pire des régimes, à l’exception de tous les autres déjà essayés dans le passé ».

Mais, l’on pourrait attribuer cette place à la démocratie participative, que le grand homme politique britannique ne connaissait évidemment pas. En effet, en dehors du modèle grec de la « démocratie directe », difficile à appliquer voire inapplicable et pas seulement à l’échelle des grandes nations, le modèle participatif est celui qui permet au peuple, le plus large possible, d’exercer le plus possible les pouvoirs de gouvernement les plus étendus. Et cela sans attendre « le Grand soir » des démocraties « populaires ». Le modèle viendrait ainsi corriger les lacunes du modèle (à dominante) « représentative » évoquées ci-dessus.
Mais, si supériorité il peut y avoir, c’est seulement dans l’absolu et sur le papier. « Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie » et qui traite l’autre d’inférieur et de sauvage à civiliser écrivait en 1961 le grand Lévi-Strauss (Race et Histoire) : pour le grand anthropologue structuraliste, chaque modèle est un tout avec ses qualités et, en miroir, ses défauts. Les risques majeurs pour la démocratie participative ?

Mal connus comme l’est le modèle lui-même en dehors du Rwanda : sans doute une mauvaise gestion des garde-fous institutionnalisés notamment des organes de contrôle garants de la bonne gouvernance. Au Rwanda, le rôle de « garde-fous » est assuré par des structures institutionnalisées, au premier rang desquelles se trouvent deux organismes :

- L’Office de l’Ombudsman, dont le rôle est de combattre la corruption par l’éducation, la prévention et l’application de la loi.
- Le Rwanda Governance Board (RGB), chargé de la mise en application des politiques publiques (décentralisation, certaines solutions endogènes…).

UNITÉ DANS LA DIVERSITÉ ET MÉTISSAGE CULTUREL
Développement et Culture (avec grand C, au sens de Valeurs partagées) sont indissociables : la maison bâtie sur le sable est condamnée à être emportée par les vents, les torrents et les pluies. Les « insulaires » du roman de Michel Serres évoqués ci-dessus sont les « tiers instruits » : ils jouaient au même jeu que les GI, avec des équipes comprenant le même nombre d’hommes sur des terrains de même forme, mais ils avaient changé une règle, une seule petite règle, celle du match nul obligatoire.

Et à fin, « les visages pâles, interloqués, se taisent » et, « dans les vents qui les ramenaient vers leur ville et leur famille, ils songent à cette terre singulière, île nulle ou tierce, absente des cartes marines » et finissent par se poser LA question :

- Dis, la dernière guerre, nous l’avons gagnée, n’est-ce pas ?
- Certes.
- À Hiroshima ?
- ...
- Gagnée, vraiment ?
Un bon exemple de métissage culturel, du « donner et du recevoir », sur cette Terre des Hommes où « celui qui diffère de moi, loin de me léser, m’enrichit ».

Chaque peuple doit donc pouvoir rester maître de son destin, acteur de son avenir. Le respect mutuel du « génie » des autres peuples et des peuples autres, de chaque peuple et de son Héritage, selon son Histoire, est le seul gage de relations internationales apaisées et efficaces, de la véritable Solidarité internationale : chaque peuple apporte et emporte sa part au « rendez-vous du donner et du recevoir », sa contribution à l’Universalisme véritable c’est-à-dire au « patrimoine commun » de l’Humanité dans sa diversité à célébrer et surtout à préserver au profit de tous (UNESCO, Charte de la diversité). Une utopie ? C’est en tous cas seulement à ce prix que la devise de l’Union européenne, « Unie dans la diversité », pourra devenir réalité sur le Vieux Continent et dans le monde à l’heure de la globalisation.


Kwamamaza
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