Maroc : les historiographes du royaume sont les gardiens de la mémoire royale, mais jusqu’à quand ?
Publié le 8-08-2016 - à 10:24' par IGIHE

Institutionnalisée en 1961 par Hassan II, la fonction d’historiographe du royaume consiste à compiler les faits et gestes du monarque. Mais aujourd’hui, alors que les sources de savoir se multiplient, cette mission doit être modernisée pour ne pas être reléguée au folklore.

« Un ouvrage sur la visite de S.M. le roi Mohammed VI dans quatre pays africains […] est paru récemment », annonçait la MAP, l’agence de presse officielle du Maroc, en octobre 2015, cinq mois après ladite tournée. Un livre de « 362 pages, réalisé par l’historiographe du royaume », poursuivait-elle. Compiler les faits et gestes du monarque, telle est la mission essentielle de l’historiographe du Palais, qui publie régulièrement Inbi’at Oumma (« Émergence d’une nation »), une revue consacrée en premier lieu aux activités royales.

La charge n’est pas nouvelle. « En fait, il y a toujours eu des historiographes à la cour sultanienne, comme dans tous les régimes dynastiques », explique Pierre Vermeren, un historien français spécialiste du Maghreb. Parfois traduit par « Archives marocaines » et signé de la main d’Ahmed Ben Khalid Naciri, le fameux Kitab al-istiqça reste une lecture obligée des étudiants en histoire du royaume.

Un accent mis sur l’étude de l’histoire du royaume après la décolonisation

Né en 1835, Ahmed Ben Khalid Naciri était « un lettré, un historien, mais aussi un proche du sultan, rappelle Jamaâ Baïda, le directeur des Archives nationales. Les chroniques de Naciri sous le règne du sultan Hassan Ier, à la fin du XIXe siècle, sont un reflet fidèle des expéditions [appelées Harka ou État mobile] du souverain et de sa politique ».

À l’époque, la fonction n’est pas encore officielle. Il faut attendre l’indépendance du Maroc pour qu’elle s’institutionnalise. Mohammed V s’assure alors que les études historiques sur son pays, récemment délivré de l’occupation coloniale, ne soient pas négligées : il charge un proche, l’intellectuel anticolonialiste Charles-André Julien, de créer l’université de Rabat et le nomme doyen de la faculté des lettres. Puis, en 1957, il appelle à son service un certain Abdelouahab Benmansour, un historien né à Fès en 1920.

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Souci du détail

Mais c’est le fils et successeur de Mohammed V, Hassan II, qui, conscient de l’importance d’investir la chose historique, crée la fonction d’historiographe du royaume en 1961. Laquelle sera assurée par Benmansour, le premier détenteur du poste. Conjuguant fidélité et savoir, celui-ci ne manque jamais une occasion de disserter sur les qualités de la commanderie des croyants (fonction religieuse des rois marocains), d’assouvir la curiosité du féru d’histoire qu’était Hassan II ou encore de composer des poèmes glorifiant la geste royale.

La mission de Benmansour est aussi simple que vaste : assurer la sauvegarde des éphémérides monarchiques à la manière d’un chroniqueur archiviste. « L’historiographe n’est pas là pour analyser. Il est la mémoire des activités officielles, qu’il compile et conserve », explique Baïda. Son rôle apparaît comme « plus politique et symbolique que proprement historiographique », ajoute, de son côté, Vermeren.

Après le décès de Benmansour, en 2008, le poste est confié à un ancien du Collège royal et compagnon de classe de Mohammed VI, Hassan Aourid. Aujourd’hui quinquagénaire, l’homme n’aime pas s’étendre sur son passage au poste d’historiographe.

Diplômé en droit et en sciences politiques, porte-parole du Palais et wali (« gouverneur » d’une région) avant de consigner la chronique du royaume, Aourid a pourtant contribué à populariser la fonction qu’il a exercée pendant un peu plus d’un an. Mais son franc-parler et son indépendance d’esprit s’accordent mieux aux colonnes du mensuel historique Zamane, auquel il collabore aujourd’hui, qu’au cadre strict de l’historiographie officielle.

Lamrini, discret et passionné de poésie

Un profil plus classique, Abdelhak Lamrini, toujours en poste aujourd’hui, lui succède alors. Né en 1934, il intègre la « Maison royale » en 1965 et y effectue toute sa carrière, avant de devenir le directeur du protocole en 1998.

Le grand public ne connaît pas cet homme qui ne se départ pas de sa grande réserve, à quelques exceptions près, comme en 2005 lorsqu’il a dû hausser le ton avec un journal qui avait publié un dossier sur la vie privée de l’épouse du monarque, la princesse Lalla Salma. Chez Lamrini, le dévouement au pouvoir va de pair avec le savoir. Auteur d’une thèse sur la poésie du jihad dans la littérature marocaine, il a également signé une histoire de l’armée marocaine et de nombreux recueils consacrés à Mohammed V et à Hassan II.

Fin connaisseur des us et coutumes du Makhzen, Lamrini ne cesse de mettre en valeur les symboles de l’histoire du royaume et de les rendre plus visibles et accessibles. Conservateur du Mausolée Mohammed V, l’un des sites touristiques incontournables de Rabat, il dirige également la bibliothèque de la dynastie alaouite, un lieu de conservation de manuscrits rares qu’il a inauguré en 2015.

Mais l’homme est resté fidèle à sa réputation de discrétion. Ses interventions médiatiques se comptent sur les doigts de la main et restent consacrées à faire le panégyrique de la monarchie. Il a ainsi signé, dans Zamane, un élogieux portrait du sultan Moulay Ismaïl (Ismaïl Ben Chérif, qui a régné de 1672 à 1727), ou répondu dans le quotidien officiel Le Matin à quelques questions sur la dimension historique de la fête du Trône (festivités marquant l’anniversaire de l’intronisation du roi, le 30 juillet).

Sa fidélité et sa rigueur ont incité le royaume à lui accorder toute confiance pour assurer une charge restée vacante durant plusieurs années, celle de porte-parole du Palais. En 2012, il est donc le premier nommé à ce poste depuis le départ d’Aourid en 2005.

De nombreuses publications adaptées aux besoins actuels

Comme dans tant d’administrations, les tâches du département se divisent et se multiplient. En 2008, on confie la direction royale des archives – créée en 1975 et dont l’historiographe avait la charge – à une femme, Bahija Simou. Comme Lamrini, celle-ci connaît très bien l’histoire militaire du royaume.

Entre autres publications, on retient L’Allégeance, un pacte éternel entre le roi et le peuple, paru en 2011, l’année où ont eu lieu des manifestations régulières menées par le mouvement contestataire du 20-Février, au sein duquel des voix se sont élevées pour critiquer certains aspects de la cérémonie annuelle d’allégeance. Sur un plan plus pratique, Simou s’est notamment assurée que les archives soient intégralement numérisées.

En 2012, l’Institut royal pour la recherche sur l’histoire du Maroc, dirigé par l’historien Mohamed Kably, a publié une ample Histoire du Maroc. Un ouvrage de plus de 800 pages qui a frappé l’opinion publique par son indépendance, à mille lieues d’une histoire « dictée ». « La période a changé. Auparavant n’était tolérée qu’une seule vision du passé. Aujourd’hui, on est passé à une pluralité contrôlée des points de vue historiques. L’État favorise des lieux et des institutions capables de faire preuve d’indépendance académique », remarque un universitaire.

Le métier d’historiographe a existé dans d’autres pays mais a disparu avec le temps

Et le rôle d’historiographe du royaume d’en arriver à un carrefour où il doit être repensé pour correspondre aux attentes d’aujourd’hui, ou alors devenir une forme de fonction folklorique. Car la vision du passé qu’il est chargé de promouvoir est mise en concurrence avec les productions de chercheurs et de spécialistes indépendants.

Face à ce défi, le pari intelligent de l’État est d’autoriser ces derniers à s’exprimer, mais aussi à pénétrer les institutions nationales. Jamaâ Baïda, lui, affirme que « le métier d’historiographe a existé dans d’autres pays mais a disparu avec le temps » et concède qu’il ne serait pas étonné de « le voir un jour tomber en désuétude, puis être remplacé par une autre structure plus dans l’air du temps ».

Ahmed Toufiq, scribe officieux

Depuis que s’écrivent les chroniques du Maroc, outre la mémoire officielle, des hommes officient comme compagnons de route d’une historiographie contrôlée. « Un cousin du roi Hassan II, Moulay Ahmed Alaoui, très actif dans la presse officielle du royaume, a joué jusqu’en 2002 le rôle d’historiographe officieux – voire d’idéologue du régime, en quelque sorte –, parallèlement à ses fonctions ministérielles », rappelle l’historien Pierre Vermeren. Aujourd’hui, ce rôle semble être dévolu à Ahmed Toufiq, ministre des Affaires islamiques depuis 2002.

Du moins, c’est ce que les historiens ont cru percevoir : « C’est officieux, mais il a ce rôle de préservation de la mémoire monarchique et, plus largement, nationale », nous explique un historien à Rabat. En 2006, sur les recommandations de Toufiq, est né sur décret royal l’Institut royal pour la recherche sur l’histoire du Maroc (IRRHM), éditeur, entre autres, d’un ouvrage sur l’institution royale.

Rien d’étonnant. Toufiq, né en 1943, avait déjà, sur la décision de Hassan II, dirigé l’Institut des études africaines puis la Bibliothèque nationale. Diplômé en lettres et en archéologie, cet universitaire est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques, autobiographiques ou fictionnels et a participé à l’édition d’une encyclopédie du Maroc.

Avec jeuneafrique.com


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