Littérature : Gaël Faye, à la recherche du temps perdu
Publié le 8-09-2016 - à 12:25' par M.B.

À la recherche du temps perdu, Gaël Faye a décliné sa propre recette. Point de madeleine chez ce rappeur franco-rwandais, burundais de cœur, mais un croissant au beurre tartiné de piment africain, métaphore de ses identités entremêlées.

À l’heure de publier un premier roman prometteur, Petit Pays (éd. Grasset), qui s’annonce comme l’un des phénomènes de la rentrée littéraire, le trentenaire déraciné ouvre grand les portes de son paradis perdu, déjà entraperçu dans son premier album solo, sorti en 2012 – Pili pili sur un croissant au beurre.

« Depuis vingt ans je reviens : la nuit en rêve, le jour en songe ; dans mon quartier, dans cette impasse où je vivais heureux avec ma famille et mes amis. » Cette impasse de Kinanira, un quartier confortable de Bujumbura où Gaël Faye a connu « le bonheur, la vie sans se l’expliquer », est l’un des principaux personnages de Petit Pays, déjà salué par le prix Fnac et figurant dans la première sélection du prestigieux prix Goncourt.

Gaby, le narrateur, n’a rien oublié : ni l’immensité du Tanganyika, cet océan lacustre qui donne aux Burundais l’illusion de vivre sur le littoral, ni les effluves de l’urwaga, la bière de banane artisanale dont son père l’avait autorisé à boire quelques gorgées pour se réchauffer, malgré son jeune âge, lors d’une randonnée dans la forêt de la Kibira, ni la végétation luxuriante – hibiscus, goyaviers, citronniers, bougainvilliers… –, qu’il égrène en chapelet, tel un botaniste passionné, ni la saveur des mangues chipées au voisin, dont la dégustation clandestine avait des allures d’orgie romaine…

Gaby est le double de Gaël, tout comme sa sœur cadette, Ana, est le reflet de Joanna, la sœur du musicien. De bout en bout, Petit Pays serpente sur une ligne de crête, entre roman et récit autobiographique. « Ma vie personnelle est plus romanesque que celle de Gaby », confie Gaël Faye, qui a opté pour la fiction par pragmatisme. « Je voulais explorer ces problématiques sans me prendre la tête avec les dates et les lieux. » Dans son shaker littéraire, des souvenirs revisités, des personnages croisés sur sa route ou dont on lui a parlé viennent colorer cette fresque sur l’enfance, le métissage et l’exil.

Nuages

« L’écriture m’a permis d’apprivoiser ce carrefour d’identités », résume le rappeur-romancier, dont l’enfance finissante a percuté l’histoire tragique de l’Afrique des Grands Lacs. En 1993, Gaby-Gaël a 11 ans. Il coule des jours paisibles à Buja, partagé entre le confort de vie d’un « petit Français » et les jeux burundais de sa bande métissée, qui a fait de l’impasse de Kinanira son far west. Son aventurier de père a laissé derrière lui l’Hexagone.

Semblable à l’un des serpents dont il a fait ses collègues de travail, cet erpétologiste (spécialiste des reptiles et des amphibiens) – qui sera surnommé Crocodile Dundee pour avoir pourchassé (en vain) un saurien qui a, un temps, traumatisé les riverains du Tanganyika – a accompli sa mue et n’envisage plus de vivre ailleurs qu’en Afrique.

Sa mère est une Tutsie rwandaise réfugiée au Burundi. Elle savait à peine marcher lorsqu’elle a dû quitter son pays, au début des années 1960, pour échapper aux pogroms postindépendance. Elle aussi vit dans la nostalgie d’un Éden abandonné. Au Burundi, contrainte et forcée, elle a revêtu la peau d’une apatride. « Elle avait fui son pays, les pogroms et la guerre / Et la terre des ancêtres était un vaste mouroir / Et ce pays d’accueil, un sombre miroir / Qui lui renvoyait cette image de paria / Une réfugiée HCR qui glisse aux parois », chante Gaël Faye.

Le mariage du croissant au beurre et du pili-pili fait long feu. Le couple se sépare alors que le futur rappeur a « 3 ou 4 ans ». Premier orage dans un ciel jusque-là radieux, que Gaby décrit en quelques lignes : « Papa a étouffé ses sanglots, et pendant qu’Ana dormait à poings fermés, mon petit doigt déchirait le voile qui me protégeait depuis toujours des piqûres de moustique. » La vie continue à Buja, malgré la béance dans la moustiquaire. Gaby-Gaël et sa sœur restent vivre avec leur père français au Burundi, tandis que leur mère élit domicile en région parisienne, à Versailles – qui deviendra sa patrie d’adoption.

Le traumatisme du génocide

Entre-temps, du Kivu au Tanganyika, la saison des pluies charrie de lourds nuages, augurant d’une « saison de machettes »… et de mitraillettes. En octobre 1993, dans un Burundi où les Tutsis détiennent les leviers du pouvoir et de l’armée, Melchior Ndadaye, premier président (hutu) démocratiquement élu, est assassiné. Dans la maison de Kinanira, Gaby et Ana sont seuls à l’heure du drame – « Papa découchait souvent depuis quelque temps » –, livrés aux échos inquiétants des armes automatiques. Au ralenti, comme on s’enlise dans un marais, le pays s’enfonce dans la guerre civile.

La suite appartient à l’Histoire. Au Rwanda, un génocide fulgurant décime les Tutsis entre avril et juillet 1994. Au Burundi, une guerre civile sanglante opposera un régime tutsi à une rébellion hutue jusqu’aux accords d’Arusha, en 2000. En 1995, Gaby-Gaël et sa sœur Ana-Joanna doivent quitter leur Éden sans préavis. Elle tournera la page sans états d’âme, lui restera hanté. « Je n’habite plus nulle part », écrit Gaby, tel un enfant né sous X devenu, comme sa mère, un apatride. « Tu n’y trouveras rien, à part des fantômes et un tas de ruines », lui lance Ana, désabusée, pour le dissuader de rentrer.

Un retour au pays chargé d’espoir

La veilleuse symbolique qui éclairait la chambre de son enfance s’éteint brutalement. Peu avant de quitter le Burundi, Gaby s’est découvert tutsi par sa mère, sommé de traiter les Hutus en ennemis. Au lendemain du génocide, voilà Gaël contraint d’assumer une identité française controversée, devenant, par procuration, un « complice » du génocide de sa famille maternelle. Son adolescence se déroulera en France, aux côtés d’une mère qu’il n’avait pas vraiment connue jusque-là. En banlieue parisienne, qu’il voit comme une cité-dortoir, il mènera de brillantes études qui le conduiront jusqu’à la City, à Londres, avant de jeter l’éponge pour embrasser une carrière artistique. Avec Edgar Sekloka, il fonde Milk, Coffee & Sugar, sacré révélation au Printemps de Bourges en 2011. Puis s’en va voler de ses propres ailes. Une thérapie est une démarche personnelle.

Depuis, Gaël Faye mûrit son retour au Burundi. Dès 1996, il est revenu voir son père, demeuré sur place. Dans un camp de réfugiés rwandais, l’adolescent, qui collectionne alors les vignettes de basketteurs de la NBA (la plupart africains-américains), entend, stupéfait, les gosses alentour l’interroger : « Ils sont hutus ou tutsis ? » Lui-même ne connaît le Rwanda « qu’à travers le prisme du génocide ». Il lui faudra près de vingt ans pour faire sa mue et venir s’y installer avec femme et enfants. « La vingtième commémoration, en 2014, m’a beaucoup marqué. C’est impressionnant de constater qu’un pays qui a traversé de telles souffrances est parvenu à avancer ainsi. »

Sa mère – dont la description du traumatisme postgénocide qu’elle a vécu, largement romancé, est sans doute le passage le plus déchirant de Petit Pays – préfère vivre en France, « persuadée que la stabilité du Rwanda n’est que provisoire ». Sa sœur, elle, a opté pour la quiétude helvétique. Son père, définitivement englué sur le continent, a quitté les collines burundaises pour le Togo. Quant à Gaby-Gaël, qui confie avoir « porté trop longtemps » sa névrose d’exilé mais considère avoir tourné la page grâce à ce roman libérateur, il contemple aujourd’hui, depuis la rive rwandaise du lac Cyohoha, son petit pays, redevenu fou. En attendant de pouvoir, un jour, emmener ses deux filles de 3 et 6 ans arpenter l’impasse de Buja qui fut son paradis.

Slammeur ou rappeur ?

Ne lui posez pas la question, ça l’énerve – comme une impression de trahir sa famille. S’il admet avoir, « il y a dix ans », arpenté les sentiers du slam, alors « plus ouvert d’esprit » qu’une scène rap trop « puriste », Gaël Faye revendique sans nuances son identité artistique, quoique aussi métissée que son parcours bohémien : « Je fais du rap, je suis issu de la culture hip-hop, de la musique au graph », lâche l’intéressé, dont le flow – posé – et le champ lexical – recherché, poétique – pourraient conduire à s’interroger.

Le jeune homme a en horreur l’opposition entre rappeurs cailleras « révoltés, en colère » et intellos slammeurs « en chemise, poètes, qui savent écrire ». Et de rappeler que ses frères en art, de La Rumeur à Oxmo Puccino, ont, eux aussi, abordé les thématiques de l’exil et de l’enfance. Tout juste reconnaît-il une singularité en matière de recherche musicale, lui qui mélange tambours traditionnels, paroles en kirundi et arrangements jazzy, sous l’égide du trompettiste-pianiste Guillaume Poncelet, ex-membre de l’Orchestre national de jazz.


Kwamamaza
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