Burundi : Adjudant Eddy-Claude Nyongera mort torturé
Publié le 24-09-2016 - à 11:42' par Mahoro Jean de Dieu



Au moment où les débats vont s’enchaîner au Conseil des Droits de l’Homme à Genève, peut-être prochainement au Conseil de Sécurité à New-York ou dans d’autres foras, un cas-un seul sur plusieurs milliers- devrait interpeller la conscience de toute personne, de tout organe qui aura à s’exprimer ou à statuer sur la situation actuelle des droits de l’homme au Burundi.

Le 14 septembre 2016, dans la matinée, un sous-officier de l’armée burundaise, l’adjudant Eddy-Claude Nyongera a été arrêté à son bureau, à l’Etat-Major Général de l’armée à Bujumbura. Aussitôt, il a été conduit au Service National de Renseignement (SNR) pour interrogatoire.

Dans l’après-midi, le porte-parole de la police Pierre Nkurikiye a annoncé, dans un point de presse et sur Twitter, que l’adjudant Nyongera "s’est suicidé à la grenade" juste après son interrogatoire, dans une cellule où sont conservées les grenades saisies par les OPJ du SNR, alors qu’il venait de bien répondre à toutes les questions de l’OPJ.

Plus tard, des agents du SNR ont déposé à la morgue de l’hôpital Roi Khaled de Kamenge un corps défiguré qu’ils ont nommé "INCONNU". Une folle bataille s’est engagée dès le lendemain entre la famille de l’adjudant Eddy-Claude Nyongera qui réclamait le corps pour l’enterrer dignement, le SNR qui refusait de délivrer une attestation de décès et l’hôpital qui ne pouvait pas établir un certificat de décès pour un corps dont il ne connaissait ni l’origine ni l’identité du moment qu’il était étiqueté "INCONNU".

Face à une détresse d’une famille qui ne sait à quel saint se vouer, les autorités burundaises n’ont opposé que le mépris et l’indifférence. Appelé à s’exprimer sur le cas, le ministre des droits de l’homme (eh ben le Burundi dispose d’un ministre des droits de l’homme !) s’est contenté de la version de la police : il s’est suicidé à la grenade dans les enceintes du SNR.

Le 21 septembre 2016, la Commission Nationale Indépendante des Droits de l’Homme (CNIDH) a annoncé, 6 jours après le décès de l’adjudant, qu’elle comptait demander au Procureur Général de la République d’autoriser l’enterrement digne du corps de l’adjudant par sa famille. La CNIDH en a profité pour informer qu’elle s’était rendue au SNR dès l’annonce du « suicide » de l’adjudant.

Le 22 septembre 2016, coup de théâtre : le ministère de la santé publique accorde enfin un certificat de décès attestant la mort de l’adjudant Nyongera CHEZ LUI à la maison (selon l’édition du journal Humura le 22 septembre).

Quelques éléments saillants à souligner dans ce dossier :
1. Je ne sais pas si un mandat d’arrêt a été présenté à l’adjudant Eddy-Claude Nyongera au moment de son arrestation : par les temps qui courent, c’est un véritable luxe de poser une telle question. Toute personne sur le sol du Burundi peut être arrêtée, à n’importe quel moment, si les services de sécurité le jugent nécessaire ; c’est également à eux de décider si la détention se fera dans un cachot officiel ou dans un cachot secret. Les familles n’ont pas le droit de connaître le lieu de détention des leurs.

2. La structure normale de la justice pénale militaire est constituée de la police militaire, de l’auditorat militaire et de la Cour Militaire. Pourtant, l’adjudant Nyongera a été conduit manu militari au service national de renseignement où il aurait subi des tortures sans nom, sous la supervision du Général Steve Ntakarutimana, patron du SNR.

Il aurait été exécuté après avoir refusé d’apposer sa signature sur un document qui accusait de tentative de coup d’Etat certains de ses collègues. Pourquoi n’a-t-il pas passé par les structures normales de la justice pénale militaire ? Malheureusement, comme nombre d’autres citoyens burundais, il devait subir les affres de la police présidentielle.

3. Des questions sans réponses :
- pourquoi est-ce le porte-parole de la police qui annonce le suicide d’une personne arrêtée par le SNR alors que celui-ci dispose de son propre service de communication ? Il importe de rappeler que le SNR dépend directement du président de la république tandis que la police dépend du ministre de la sécurité publique ;

- comment peut-on se suicider à la grenade dans un service ultra surveillé comme le SNR et ne pas tenter de toucher des agents du SNR dans l’explosion de la grenade ?
- pourquoi le SNR a-t-il décidé d’étiqueter le corps de l’adjudant de personne INCONNUE et refuser de délivrer l’attestation de décès dans ses locaux ? Comment le porte-parole justifie la non-disponibilité du corps de la personne qui s’est suicidée ?

- pourquoi l’armée est-elle restée muette après la disparition de son adjudant ?
- pourquoi le procureur général de la république n’a engagé aucune enquête et aucune poursuite après l’exécution de l’adjudant Eddy-Claude Nyongera ?
- pourquoi aucun parlementaire ne s’est intéressé à la mort surprenante d’un militaire du pays dans les locaux du SNR ?

- comment le ministère de la santé publique a-t-il appris le décès chez lui à la maison de l’adjudant Eddy-Claude Nyongera alors que même la CNIDH affirme s’être rendu au SNR après l’annonce de son « suicide » ?

4. Après sa mort, l’adjudant Nyongera a perdu son identité. Huit jours durant sa famille s’est battue désespérément pour avoir le droit de l’enterrer dignement. Tous les organes de l’Etat sont restés indifférents pendant tout ce temps, certains n’ont même pas hésité à se contredire sur les circonstances de la mort de l’adjudant.

Entretemps une quinzaine d’autres sous-officiers de l’armée et de la police ont été arrêtés après l’adjudant Nyongera. Ils ont tous appartenu à l’ancienne armée burundaise (ex-FAB), ils sont tous de la composante ethnique Tutsi. Les familles n’ont pas d’information sur les lieux de détention pour certains. Nul ne sait combien d’autres auront à se suicider. Et tous les organes de l’Etat restent muets sur ces arrestations en cascade.

A-t-on vraiment besoin d’autres preuves pour comprendre le rapport des experts onusiens sur la gravite de la situation au Burundi ? Risque de génocide, cachots secrets, détentions illégales et arbitraires, tortures, disparitions forcées, exécutions extra-judicaires...A-t-on besoin d’autres preuves pour cela ?

Pour moi, la question n’est plus de savoir si le monde sait, si l’ONU sait, mais plutôt celle d’arriver à une situation où l’ONU des droits de l’homme (l’ONU de Genève) peut arriver à s’accorder avec l’ONU sécuritaire (l’ONU de New-York). Qui comprendra encore que le Burundi puisse continuer à siéger au Conseil des droits de l’homme après la présentation du rapport des experts ?

Comment se fera-t-il que l’ONU continuera à employer les éléments de l’armée burundaise après la présentation de ce rapport ? Quand est-ce que l’ONU comprendra que le moment d’engager la "Responsabilité à Protéger" (R2P) est plus qu’arrivé au Burundi ? Et surtout, qu’attend la CPI ?

Reste en paix Adjudant Eddy-Claude NYONGERA, beaucoup de courage à la famille !


Kwamamaza
Commentaires

Un article personnel devrait etre signe.
Quels sont les 15 noms des 15 sous officiers tutsi incarceles ?
Le titre a lui seul " Au moment où les débats vont s’enchaîner au Conseil des Droits de l’Homme àGenève, peut-être prochainement au Conseil de Sécurité àNew-York ou dans d’autres foras, un cas-un seul sur plusieurs milliers- devrait interpeller la conscience de toute personne, de tout organe qui aura às’exprimer ou àstatuer sur la situation actuelle des droits de l’homme au Burundi." annonce les couleurs.

Répondre28.09.2016 à 01:07
Eric

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