Le film "L’eau Sacrée" sonde le plaisir de l’orgasme féminin au Rwanda

Redigé par IGIHE
Le 27 septembre 2017 à 01:09
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Sélectionné au prix Europa et diffusé gratuitement ce mercredi 27 Septembre au Cinéma Aventure à Bruxelles,le documentaire « L’eau Sacrée » d’Olivier Jourdain n’a pas fini de surprendre.

Rencontre avec le réalisateur.

Qu’est-ce qui a engendré l’idée de réaliser ce documentaire ?

L’idée est venue de l’envie de raconter une histoire autre sur le Rwanda, autre que le discours classique sur le génocide. En 2009, en tournant un film pour une ONG, j’ai découvert un pays qui m’a beaucoup intrigué et beaucoup touché. Et le sujet du documentaire a émergé en filmant le protagoniste principal, un homme à femmes qui n’arrêtait pas de se vanter de ses conquêtes nocturnes. Cela a commencé chez cet homme qui faisait sécher son matelas devant moi, petit blanc incrédule qui lui demandait ce que c’était. Au lieu de me dire les choses de manière crue -« Tu sais ici les femmes éjaculent »-, il m’a raconté un conte sur l’origine du lac Kivu que j’ai utilisé dans le film. J’ai trouvé très belle cette pudeur rwandaise de raconter les choses de manière plus détournée, à travers un récit. J’ai donc commencé à lire des livres pour mieux connaître cette culture autre de la sexualité. J’avais envie de rentrer dans cette intimité en essayant de la capturer malgré le fait que ce soit délicat en tant que blanc et en tant qu’externe à une culture.

J’ai collecté tous les contes sexuels, toutes les histoires qui tournaient autour de la sexualité et j’ai découvert plusieurs contes que j’ai essayé d’introduire dans le film pour faire comprendre qu’il s’agit d’une approche un peu mythique, ancestrale qui perdure via une transmission majoritairement orale. Ce n’est pas quelque chose qui existe depuis 10 ans mais depuis la nuit des temps.

Donc c’est en parlant avec cet homme que tu as pris connaissance de cette pratique que tu ne connaissais absolument pas ?

Oui en 2009 j’étais chez lui et un matin comme tous les matins, comme c’était le protagoniste principal du film, je suis venu pour le filmer. Et c’est tout simplement une natte, un matelas humide en train de sécher qui m’a intrigué, je lui ai demandé ce dont il s’agissait et tout et est parti de là. Après j’ai commencé à parler de cette petite histoire, de ce conte à des amis et voyant qu’ils souriaient, je me suis dit « Tiens en fait les gens connaissent cette histoire ». Les Rwandais ne parlent pas de cette pratique de manière ouverte et donc c’était délicat d’en parler avec eux tout en respectant leur pudeur. En bref, j’ai choisi le sujet en 2009, mais je ne l’ai commencé qu’en 2013. Pendant 4 ans j’ai lu, fait des rencontres, etc.

Cette pratique est-elle toujours pratiquée par la nouvelle génération ? Est-ce que c’est encore quelque chose qui se perpétue ?

La culture est plus ancrée, plus préservée dans les villages. Il y a en fait deux Rwanda. Il y a le Rwanda moderne, composé de pas mal de gens qui sont venus après la guerre, qui ne sont pas nés au Rwanda, qui font partie de la diaspora d’Europe, du Canada ou de tous les pays limitrophes. Ils sont revenus au pays et on ne leur pas spécialement transmis cette tradition, à cause de la guerre notamment. Il y a eu une sorte de rupture de transmission et donc en effet aujourd’hui, en ville, pas mal de jeunes se détachent de cette pratique. Mais il y en a d’autres qui la découvrent, qui s’y intéressent. C’est donc une période intéressante parce qu’il y a le renouveau Rwandais et cette envie de renouer avec les traditions mais en même temps il y a une sorte de pudeur et il y a aussi la religion qui est passée par là et qui a beaucoup cassé la transmission. Donc en ville il y a vraiment plusieurs discours : le rejet, la fierté, etc. ça dépend un peu. Cette pratique n’est pas en disparition totale, mais c’est vrai qu’elle se propage sans doute beaucoup moins.

Quelles ont été tes grandes difficultés pour réaliser ce documentaire étayé de nombreux témoignages ?

Le défi, c’est qu’il fallait récolter des témoignages mais en impliquant les gens. Mon idée, c’était vraiment de partager un moment avec les gens et non juste de les filmer de manière externe. Ce qui prenait donc du temps, c’était de rencontrer des personnes qui aient confiance en moi. C’est ça que j’ai aimé. Je revenais chaque année pour ce projet ou d’autres projets. Il y a plusieurs scènes qui ont pris plusieurs années à être préparées. Je revenais 3 mois, puis si les gens ne voulaient pas témoigner ou s’il y avait quelque souci, je revenais dans l’année. J’ai réalisé ce film en me donnant du temps et c’est ça qui m’a permis aussi de récolter ces témoignages. Parce qu’en fait ce n’était vraiment pas facile. Même si on a l’impression dans le film que tout le monde parle facilement et que le tournage en soi a été assez rapide. Ce qui a pris du temps c’est de trouver les contacts et de tenter de faire parler des gens. Puis il y avait aussi ma difficulté à moi d’assumer le sujet. Au début j’étais très gêné, j’arrivais dans les villages, je n’osais pas dire les mots et la situation devenait rapidement embarrassante pour tout le monde. À la fin j’ai mieux assumé mon sujet et j’ai pu très vite déceler qui ne voulait pas en parler. Et puis il y a eu Vestine, cette sexologue qui travaille à la radio et qui m’a vraiment ouvert énormément de portes. Comme elle brise tous les tabous, cela m’a aussi donné confiance de parler sans tabou. Cette manière de parler n’est pas spécialement rwandaise, c’est quelque chose qu’elle a intégré en voyageant ailleurs, en Afrique du sud et en étudiant la sexologie en Espagne.

Est ce que cette pratique est uniquement présente au Rwanda ? Y a-t-il d’autres pays d’Afrique qui donnent autant d’importance au plaisir féminin ?

La pratique de l’éjaculation féminine est mondiale mais au Rwanda, la culture l’encense et elle est recherchée autant par l’homme que par la femme. J’ai cherché à cartographier où le kunyaza se pratiquait. Au Rwanda, c’est le cas de manière claire. En ce qui concerne les pays limitrophes, c’est lié aux frontières. Mais l’épicentre est le Rwanda puis l’Ouganda de l’Ouest. Avant la colonisation, on la pratiquait aussi dans le grand royaume rwandais. Il y a une scène dans le film avec des hommes se baignant dans les thermes qui se déroule en Ouganda. C’est très pratiqué aussi là-bas mais ils l’appellent différemment. Mais selon mes humbles recherches, j’ai l’impression que l’épicentre c’est le Rwanda où Il y a plus de contes et d’histoires autour de cette pratique. Ce qui m’a intéressé c’est qu’il y a dans ce pays particulièrement une culture du sexe : les hommes font l’amour d’une certaine manière qui se transmet de génération en génération. C’est ça qui est fascinant. Je n’ai pas découvert ça ailleurs non plus.

Quant à la question du plaisir féminin, c’est toujours délicat parce que c’est une pratique dans laquelle le plaisir est recherché mais toujours avec l’idée que le plaisir de la femme est là pour plaire à l’homme. Cette pratique de l’éjaculation féminine, c’est une façon de dominer, de faire l’amour pour garder sa femme à la maison. Il y a ce double discours que c’est pour le plaisir de la femme mais, finalement, c’est aussi pour que l’homme se sente homme. Donc c’est complexe. Il ne s’agit pas d’idéaliser un pays où le plaisir féminin est central. C’est cela qui a été délicat pour moi parce que je ne voulais pas qu’on croie que c’est le paradis du sexe.

La place des femmes au Rwanda est-elle très différente de celle des autres pays que tu as visités ?

Oui et il y’a des liens que je n’avais pas envie de faire parce que je les trouvais dangereux ; On dit ainsi que le Rwanda est un pays hyper progressiste en termes du droit des femmes : elles sont extrêmement bien représentées au parlement par exemple, avec 64% de femmes. Donc c’est l’endroit au monde ou il y a le plus de femmes parlementaires. C’est un exemple. Après j’ai commencé à tenter de voir s’il y avait un lien entre la place des femmes et la pratique de l’éjaculation féminine, mais je trouvais cela trop facile et trop dangereux. Je n’avais pas envie de dire que le fait qu’il y ait cette pratique influence le rôle de la femme dans la société. Je n’ai pas voulu aller jusque là car s’il est vrai que j’ai découvert une liberté de parole pour la femme, en même temps le Rwanda est un pays assez machiste aussi. Donc je n’ai pas envie de faire ce lien-là.

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L’eau Sacrée ou l’orgasme féminin au Rwanda

Olivier Jourdain a suivi une formation documentaire à Londres (Brunel) et son amour pour l’audiovisuel lui a fait découvrir des univers variés en tant que monteur, réalisateur et caméra-man.

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