" Improvisation ; l’essence même de mon histoire" : Interview de Paul Kagame au Financial Times

Publié par Yann Gwet
Le 6 septembre 2017 à 03:07
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Ci-dessous est l’Interview du Président Kagame au Financial Times. Cette Interview du 28 août 2017, focalise sur l’enfance, les rêves et les motifs de Paul Kagame dès son enfance à ce jour. Il lève un pan d’histoire de ce Président qui marque de plus en plus l’histoire du Rwanda et même de l’Afrique entière.

Financial Times
 : je souhaiterais savoir comment vous avez approché le défi considérable de la « reconstruction d’une nation ». Et dans le même esprit, peut-être pouvez-vous commenter également les critiques, souvent venues d’Occident, sur l’évolution du Rwanda et votre leadership, et la manière dont votre pays est selon vous peut-être mal compris.

P.Kagame  : Pour ce qui est de toute cette histoire, notre rôle, ce que nous avons réalisé, et à un niveau plus personnel,…je dirais que rien ne m’a préparé, en tant qu’individu, à affronter la situation à laquelle nous avons été confrontés à un certain moment ; rien si ce n’est les conditions dans lesquelles nous avons vécues. Dès mon enfance.

Ma famille a fui ce pays en 1961. J’étais alors âgé de 4 ans. J’ai grandi dans un camp de réfugiés. C’est lorsque j’ai eu 19 ou 20 ans que je me suis impliqué dans…appelons cela la politique ; c’est-à-dire quelque chose qui a avoir avec une introspection, un questionnement personnel, l’idée de se demander « qu’est-ce qui se passe ? », « dans quelle situation sommes-nous ? Pourquoi ? Que pouvons-nous y faire ».

Cette prise de conscience s’est produite progressivement au sein de communautés exilées à divers endroits, notamment dans la région (Burundi, Tanzanie, Ouganda, etc.), jusqu’au milieu des années 1980 lorsque le FPR (Front Patriotique Rwandais, ndlr) a été créé, même si d’autres expériences d’organisation, restées secrètes par crainte de représailles, avaient été tentées auparavant. Par la suite certains d’entre nous ont rejoint la ARN (Armée de Résistance Nationale de Yoweri Museveni), ce qui nous a permis de nous préparer. Nous n’y étions pas parce que nous nous considérions ougandais ou parce que nous pensions que nous devions devenir ougandais, mais parce que notre condition de réfugiés nous pesait. En fait certains réfugiés en Ouganda se voyaient expulsés et renvoyés au Rwanda en raison du contexte politique de l’époque en Ouganda. Un certain nombre d’entre eux, même quand ils réussissaient à revenir en Ouganda, étaient tués, tandis que d’autres parvenaient à survivre et devenaient réfugiés une 2e fois. Je donne juste quelques éléments de contexte pour expliquer l’origine de cette histoire. Nous n’avons pas grandi ni évolué dans des conditions normales. Cette histoire s’est produite et nous nous sommes trouvés dans cette situation que certains d’entre nous, il est vrai, n’ont pas acceptée. Evidemment beaucoup ont succombé ; en fait plusieurs ont perdu la vie parce qu’ils étaient désespérés. Mais certains ont tenu bon et ont pris le taureau par les cornes. C’est l’origine de la lutte pour nous. Lorsqu’elle a commencé, en Octobre 1990, je me trouvais dans une école militaire aux USA.

FT : OK, dans le Kansas.

PK : Oui dans le Kansas – au United States Army Command and General Staff College. J’y étais en tant que citoyen ougandais. Et donc lorsque l’assaut vers le Rwanda a été donné, le 1er Octobre 1990, le moment était venu de faire ce qu’il y avait à faire, et quels que soient les risques, il fallait faire quelque chose. Nous ne savions comment tout cela tournerait. Et bien entendu, comme je vous l’ai indiqué, ce qui s’est passé par la suite, ce qui est arrivé, illustre l’imprévisibilité de ce type de situations. Par conséquent même quand je suis allé voir les dirigeants de l’Ecole et que je leur ai dit que je devais interrompre ma formation, ils étaient perplexes : « mais en quoi ce qui se passe au Rwanda vous concerne ? » m’ont-ils répondu, « vous êtes ougandais ! ». Et moi de leur répondre : “pas exactement ! Pour des raisons pratiques, je suis arrivé ici en tant qu’ougandais, mais des évènements se sont produits qui me ramènent à ce que j’ai toujours été. C’est ainsi que je suis parti. A mon arrivée, j’ai découvert que le commandement de notre armée avait été décimé dès le lendemain de l’attaque. Fred Rwigema était mort. La situation était chaotique. J’ignorais littéralement quoi faire. Rien ne m’avait vraiment préparé à une telle catastrophe. Je n’avais aucune référence, rien qui puisse me guider dans un sens ou un autre, mais nous devions recoller les morceaux et trouver le moyen de reconstruire.

En fait, je me rappelle de certains des chefs…- vous m’excuserez de faire un si long détour pour arriver à votre question. Je rencontre donc les chefs qui étaient encore vivants, pour évaluer leur moral et leur détermination à poursuivre un combat qui s’annonçait incroyablement difficile. Je me rappelle que certains parmi eux me disaient : « écoute, je pense qu’il faut retourner en Ouganda et demander au Président Museveni,… ». En somme l’idée était d’aller et de redevenir des réfugiés. Dès lors le choix était clair : soit nous repartions et redevenions des réfugiés, soit nous continuions la lutte, étant entendu que la possibilité d’une totale annihilation existait elle aussi. Nous avons opté pour la solution la plus difficile : risquer l’anéantissement ou se regrouper, se réorganiser, survivre, et repartir au combat.

Je relate tout ceci parce qu’il s’agissait de situations totalement inattendues ; personne n’avait imaginé une situation aussi difficile. Mais lorsque de telles situations se présentent, et qu’on est contraint de faire avec, on se trouve galvanisé et des ressources, à la fois du cœur et de l’esprit, que nous n’imagions pas posséder, se révèlent et nous permettent de relever le défi, d’autant plus lorsque l’alternative est inimaginable. Pour plusieurs d’entre nous, l’option de retourner en Ouganda en perdants et de solliciter de nouveau l’asile, était impensable. Nous devions donc nous hisser à la hauteur du défi qui se posait à nous.

Nous avons donc entrepris de nous réorganiser. C’est à ce moment-là que nous avons repositionné les troupes dans les montagnes, prêt de la frontière ougandaise. Les gens mouraient souvent. Nous avions l’habitude de trouver nos soldats morts gelés. Oui, nous survivions à peine dans ces conditions – sous un froid glacial, sans nourriture ou si peu, mais nous avons survécu à ça. Mais cela nous a aussi donné l’opportunité de nous réorganiser. Du coup, oui, pour répondre à la question du leadership : je pense que les épreuves de la vie nous en apprennent énormément, en tout cas davantage que les livres, peu importe la quantité qu’on en a ingurgités, ou encore l’environnement, surtout s’il est paisible, dans lequel on a vécu. Ces épreuves, notamment lorsque vous avez choisi de les affronter, forgent votre caractère et expliquent la manière dont vous approchez les problèmes – parce que vous savez durant cette lutte, le camp de ceux qui ont abandonné en cours de route était probablement aussi plein que celui de ceux qui ont tenu bon.

FT : Vous deviez rétablir la discipline au sein d’une armée qui, pour reprendre votre expression, était en lambeaux.

PK : Absolument.

FT : Vous deviez concevoir une stratégie, mais vous deviez aussi improviser. Alors, en tant que Président, aujourd’hui, quelle est la part de cette discipline Spartiate dans la gestion du pays, et quelle est celle laissée à l’improvisation ?

PK : Oui. Nous avons dû beaucoup improviser, dès le moment…En fait, c’est l’essence même de mon histoire personnelle, dès ses débuts. Je participe à ces 2 guerres, 1 en Ouganda et une au Rwanda. En Ouganda, c’était une petite armée à l’entame de la guerre. D’ailleurs j’étais l’un des 27 qui se sont emparés de la caserne de Kabamba en Ouganda, etc. En fait nous étions 40 mais seuls 27 d’entre nous étaient armés. Donc en Ouganda, c’était une petite armée, mais qui bénéficiait d’un énorme soutien politique. Dans notre cas, c’était l’inverse : le groupe qui a commencé la guerre était important, plus nombreux qu’en Ouganda, mais avec très peu de soutien politique parce que le Rwanda était organisé sur une base ethnique, avec des hutus, majoritaires, des tutsis, minoritaires, des twa, etc. Donc nous avions cette capacité militaire – notre armée était composée de 3 à 4000 soldats, tous armés. Mais le soutien politique était inexistant.

Non seulement nous étions identifies comme 1 minorité, et de fait plus tard quand la guerre était lancée, l’armée du Rwanda arrêtait des Tutsis à Kigali et certains étaient assassinés ; mais nous étions aussi appelés « étrangers ». D’un côté ils nous identifiaient comme une minorité qui voulait s’emparer du pouvoir, mais de l’autre ils affirmaient qu’en fait nous n’étions même pas rwandais – nous étions des « étrangers ». Alors tout cela posait un certain nombre de questions : premièrement, comment transformer cette hostilité dont nous étions victimes en soutien politique ? Mais nous avons survécu parce que nous avions cette force en nous. Donc ce processus de survie, d’une manière ou d’une autre, forge une certaine résilience où l’on se dit : « nous avons d’énormes défis à relever mais nous n’avons pas de ressources. Où commençons-nous ? » Alors on se dit : « j’utilise le peu dont je dispose avec une telle efficacité que cela me permet de surmonter l’adversité ». C’est déjà de la discipline. Pareil, lorsqu’on pense qu’on a tant de contraintes, mais si peu de moyens, il faut faire en sorte que si nous avons 1 dollar, alors qu’on en tire le maximum. Par conséquent la manière de survivre et de parvenir où nous voulons arriver exige cet état d’esprit. Mais celui-ci vient de l’expérience de notre lutte armée et se retrouve dans la manière dont nous gouvernons le pays. Notre philosophie de l’aide porte l’empreinte de cette mentalité. Nous avons toujours dit que même si elle s’avère suffisante, elle n’est jamais garantie. Demain, tel donateur dira : « non, non, je suis fatigué de ces gens ». Dès lors, nous anticipons en permanence et nous nous demandons : « et si cela arrivait ? ». Alors, je suis peut-être heureux que cela ne soit pas encore arrivé, mais je devrais être prêt si cela arrivait.

FT : Vous parlez d’une éthique de la précarité.

PK : Oui.

FT : Vous dites que vous aviez à ce moment-là un groupe de soldats aguerris, qui certes avaient soufferts mais étaient solides, mais il vous manquait un mouvement politique. Alors un saut dans le temps jusqu’à aujourd’hui. Votre armée est toujours aussi respectée. Mais la différence est que votre réussite politique est presque trop spectaculaire. Vous venez d’être réélu avec 98,7% des voix.

PK : Oui. C’est aussi le résultat de l’expérience que je vous ai relatée. Notre travail a commencé dans ce contexte où nous devions survivre alors même que nous n’avions aucun soutien politique local. En fait notre soutien politique se trouvait à l’extérieur du pays ; nous en avions très peu à l’intérieur du pays. A la fin de la guerre, en 1994, nous avons rapatrié nos soutiens de l’extérieur et renforcer notre légitimité à l’intérieur du pays en allant au contact de la population. Ceci dit nous avons mis du temps à combler notre déficit de légitimité, car les années de guerre (1990 – 1994) ont aussi été consacrées à convaincre le peuple de notre projet de notre société. J’essaie juste de vous montrer la continuité de toute cette histoire, dès ses origines jusqu’aujourd’hui, et comment le travail que nous avons accompli, dès cette époque et sans discontinuer, a contribué à cette situation de quasi-unanimité exprimée autour de notre bilan. Cela ne se comprend que dans ce contexte.

FT : Cela importe-t-il à vos yeux que certains doutent qu’il soit possible d’obtenir 98,7% des suffrages dans une élection ? Qu’un tel score manque de crédibilité ? Vous êtes-vous déjà dit : « non, on ne veut pas être à élu à un tel niveau ; 98,7% c’est beaucoup trop » ? Que répondez-vous à tout cela ?

PK : La manière dont je réponds à ça est de dire…En fait c’est peut-être d’ailleurs ce qui a permis de réaliser les progrès que nous avons réalisés : notre vie sur le terrain est une vie réelle, concrète. Nous n’appliquons pas des théories importées. Il s’agit des défis auxquels nous sommes confrontés tous les jours, et ce sont eux qui déterminent ce que nous faisons et éventuellement ce que nous obtenons au final. C’est mon premier élément de réponse. L’autre…Laissez-moi vous donner un exemple, dont vous avez probablement connaissance à ce stade : ces élections au Kenya. Vous savez que dans des certaines circonscriptions où vous avez environ 500 000 personnes, il se trouve qu’Uhuru Kenyatta a remporté 99% des voix. Et ces résultats ne sont pas ceux d’une seule circonscription, mais 2, peut-être 3, ok ? Alors d’aucuns pourraient arguer de ce qu’étant le Président sortant, il a manipulé le processus électoral. Mais il se trouve que vous avez observé le même phénomène du côté d’Odinga. Dans certaines circonscriptions, Raila Odinga a obtenu 98 ou 99% des voix. Vous comprenez ? Bon la logique kenyane est différente de la nôtre. Au Kenya, ces résultats s’expliquent pas la tribalisation de la politique.

Dans notre cas les choses sont différentes. Cette histoire que je vous ai racontée depuis le début, qui puise également dans la structure de notre société ou même dans notre passé, permet nos dynamiques. En raison de ce qui s’est produit ici – le génocide, les génocidaires, les victimes, les survivants, ce que nous avons fait pour affronter cela, ce que nous faisons encore tous les jours aujourd’hui pour nous confronter à cela ; d’abord, les survivants estiment que ce pouvoir a fait ce qu’il fallait pour leur redonner confiance ; la confiance que plus jamais personne, probablement, ne viendra menacer leur vie.

Mais ceux qui ont commis des massacres considèrent aussi ce pouvoir comme la meilleure chose qu’il puisse leur arriver, pour une raison simple : Ils se disent : « Oh, j’ai été reconnu coupable d’avoir tué plusieurs familles, mais je suis toujours en vie. Ma famille n’a pas été inquiété ». Le nouveau pouvoir n’était pas dans la logique de dire : « Oh, vous êtes le fils, ou le père d’un tel, ou vous avez tué de gens, alors vous paierez pour cela ». En d’autres termes ils se sont sentent redevables en quelque sorte. Ils se disent : « en principe, nous aurions dû répondre de nos actes, mais les choses ne se sont pas passées de cette manière. Et dans les cas où cela est arrivé, cela s’est fait d’une manière juste. Il n’y a rien eu d’autre. »

Les précédents gouvernements, ils allaient jusqu’à s’appeler “Le Pouvoir Hutu”, opéraient différemment. Quand vous demandez à une de ces personnes : « Ok, que signifiait « Le Pouvoir Hutu » pour vous » ? Leurs enfants n’allaient pas à l’école ; ils n’avaient accès à rien. Nous subissons encore l’héritage de cette période, mais au moins les choses évoluent concrètement – la réduction de la pauvreté, etc. La seule chose que ces gens connaissaient était la pauvreté, notamment dans les zones rurales. Aujourd’hui leurs enfants vont à l’école, ils bénéficient de l’assurance maladie, qui existe dans tout le pays, ils ont de quoi manger. Désormais ils peuvent produire leur propre nourriture, ils ne font plus la queue à la soupe populaire. C’est le Programme Alimentaire Mondial qui nourrissait ces citoyens dans notre pays. Plus maintenant. Aujourd’hui il y a la stabilité, un sentiment de sécurité, et il y a l’espoir.

FT : Pensez-vous être désormais parvenus à créer une nouvelle identité rwandaise ?

PK : Sans aucun doute.

FT : Dans laquelle les gens ne s’identifient plus en tant que « Hutu » ou « Tutsi » ?

PK : Sans aucun doute. Rien n’est jamais sûr à 100%, peut-être seulement ce vote.

FT : Du coup vous n’avez pas besoin de rester au pouvoir pour maintenir le couvercle fermé ?

PK : Tout à fait. Je n’en ai pas besoin, et je ne suis pas là parce que j’en avais besoin – absolument. C’est le 1er point. Je sais que les gens sont sceptiques, et c’est ce que je lis partout.

FT : Je souhaiterais en savoir plus sur ces incompréhensions.

PK : Certains pensent que j’ai un plan en tête, mais laissez-moi là aussi vous donner quelques éléments de contexte. D’abord, même lorsque nous venions de conquérir le pouvoir, j’ignore ce que vous savez de cette période, j’ai formellement refusé d’être Président en 1994 – absolument. Il y a ce Monsieur, Faustin Twagiramungu, il vit à Bruxelles, qui était dans l’opposition à l’époque. Il était partie prenante des Accords d’Arusha, en 1993, et était Premier Ministre. Il est venu me voir. Tous tenaient pour acquis que je serais Président (Pasteur Bizimungu a été nommé Président en 1994). J’ai répondu : « non, rien n’est ne va de soi. Et en fait, je n’ai aucune intention d’être Président ».

FT : Et la raison que vous avez donnée ?

PK : Bien, plusieurs raisons. D’abord j’ai dit au Parti que le poste le plus important devait revenir au Président (du Parti), pas à moi. Nous sommes tombés d’accord sur ce point. Nous avons donc communiqué le nom. Ensuite ils ont dit : « et vous ? », à quoi j’ai répondu que je ne voulais être ni Président…, ni Vice-Premier Ministre, ni Vice-Ministre de la Défense. Je leur ai dit que je choisissais d’être Vice-Chef d’Etat-major, et je leur ai donné la raison. J’ai expliqué que je souhaitais rester proche de cette armée avec laquelle nous avons combattu. Je veux rester proche de nos soldats, pour qu’en cas de péril, nous soyons sûrs d’être capables de répondre à la menace, riposter, et nous protéger. C’est la première chose. Ensuite j’ai expliqué que je ne souhaitais pas être Président parce que celui-ci serait occupé par mille et une choses, mais qu’il y avait des situations urgentes à gérer. Je leur ai dit : « nous avons des millions de gens à la frontière, qui sont encore armés, avec des chars de combat, des armes de guerre, et ils se réorganisent. D’ailleurs, ils nous attaquent déjà. Je ne vais pas être Président et en même temps me pencher sur ce problème et conduire la guerre ».

Deuxièmement, je leur ai dit : “vous savez, choisissons quelqu’un qui a grandi ici, qui connait les gens, qui connait tous les aspects de la société rwandaise actuelle. Je ne me sens pas prêt ». J’ai rajouté ceci : « en plus il y a ce risque que nous devons affronter, et qui est lié au fait que nous continuons à être identifiés comme des étrangers ». C’était cela ma logique : nous avons encore à ramener la sécurité dans le pays. Ensuite, je n’étais pas à l’aise avec mon identité et mon histoire. Et donc j’ai pensé que ma présence au premier plan pourrait troubler ces pauvres gens qui étaient encore dans la détresse. Ils ne comprendraient pas la situation. Du coup j’ai dit que je devais rester dans l’ombre. J’essaie juste de vous expliquer que je n’ai même jamais voulu être Président : ce n’est pas une chose à laquelle je me suis préparé, parce que je n’étais même pas sûr, durant mes 5 années en Ouganda, durant la guerre, et ensuite les 4 ans ou 4 années et demi ici au Rwanda, que je survivrais. Chaque jour pouvait être le dernier.

FT : La manière dont l’histoire se répète est drôle, car selon nos informations, il y a quelques années le Parti (le Front Patriotique Rwandais) serait venu à vous et vous aurait demandé de faire un 3e mandat.

PK : C’est en effet ce qui s’est passé.

FT : Et vous ne vouliez pas ?

PK  : Je ne voulais pas. Nous avons longuement discuté. Il faut comprendre cette situation. Ce processus a commencé en 2012 ou 2013. Cela a duré 2 ans, et parce que j’avais déjà anticipé ces réactions de gens qui diraient « oui, vous savez, en 2017, … », des gens m’ont écrit des lettres. Je me rappelle en particulier d’une d’entre elles, qui venait d’un homme d’affaires originaire de Rusizi (à l’Ouest du Rwanda). Mais j’en ai reçu plusieurs. Et ce Monsieur me disait : « M. le Président, nous n’avons jamais vécu ce que nous vivons en ce moment. Et tout cela c’est grâce à vous, c’est grâce à vous que le pays est réconcilié, et que nous avons toutes ces choses. Un sentiment de confiance s’est développé entre les rwandais grâce à vous. Si vous partez trop tôt, je crains que tout s’effondre. »

FT : Mais justement c’était ma question en un sens : cette peur est-elle justifiée ?

PK : Vous pouvez lui poser la question. Je ne sais pas, car je ne suis pas celui qui dit cela.

FT : Mais craignez-vous qu’en votre absence le système puisse s’effondrer ? Le succès du Rwanda repose-t-il sur vous, ou alors est-ce que les choses sont institutionnalisées, de manière à ce qu’elles vous survivent ?

PK : Très bien. Ok, d’abord, peu importe ce qu’il en est, ce n’est pas ma faute ; si je devais être accusé d’avoir créé une situation dont je serais le centre sans rien d’autre ou quelqu’un d’autre.

FT : OK, mais ce n’était pas une accusation.

PK : Non, non, non, je m’explique. De toute façon, ce n’est pas un interrogatoire, nous avons juste une conversation. Mais ce que j’essaie d’expliquer aussi, c’est cette manière d’approcher les problèmes qui se focalise exclusivement sur la personne au détriment de la situation générale, même venant de vous analystes, ou d’autres. Je trouve cela étrange. Ceci dit, ou vous y croyez ou vous essayez de trouver une explication. Il n’est pas de ma responsabilité de me défendre en expliquant que non, non,…parce que je ne suis pas la cause de cette situation. C’est la raison pour laquelle j’ai pris l’initiative de convoquer le Parti en 2013 pour avoir une discussion. Nous y avons passé 2 nuits. J’ai eu cette démarche vis-à-vis du Parti en raison de ces messages que je recevais. Je leur en ai parlé. Je leur ai dit : « s’il vous plait, nous devons arriver en 2017 en sachant à l’avance ce que vous avez décidé que vous feriez ».

FT : Il nous faut un plan ?

PK : C’est ce que je leur ai dit. Et je leur ai fait part de la manière dont je pensais qu’il fallait aborder cette question. Je leur ai dit ceci, par exemple : premièrement, soyez prudents ; ne rejetez pas le changement par principe, car le changement peut être positif. J’ai rajouté qu’il fallait se montrer réaliste et parvenir à une solution, mais qu’il ne fallait pas rejeter l’idée d’un changement qui interviendrait en 2017 à la tête de l’Etat. Deuxièmement, j’ai dit que nous devions préserver notre stabilité. Ensuite nous devons avancer. La transformation socio-économique du pays doit se poursuivre. Et donc je leur ai demandé de réfléchir à ces questions, mais j’ai commencé par l’idée que le changement n’est pas nécessairement une mauvaise chose et qu’il ne fallait pas le craindre ; ce qui était au fond une invitation à se montrer réaliste, réfléchir à la manière de préserver nos acquis, et non se focaliser sur le changement qui peut-être devrait arriver. Donc c’est ainsi que j’ai orienté ce débat lorsque j’ai senti qu’il montait. Je leur disais en substance : « ne pensez pas que sous prétexte que vous voudriez Kagame après 2017, cela se passera forcément ainsi ». Mais mon idée était de leur dire de voir ce qu’il fallait éventuellement mettre en place pour aborder sereinement la situation. A partir de là, si ces personnes reviennent vers vous et vous disent qu’elles ne sont pas convaincues, que les gens proclament : « non, chaque chose en son temps. Nous ne sommes pas en train de dire que nous vous voulons à vie ; nous vous demandons simplement de nous donner plus de temps ». Du coup nous en sommes là. A l’approche de la désignation du candidat FPR à la Présidentielle, j’ai continué à décourager les velléités de pression, jusqu’à la dernière minute. Même lorsque j’ai été désigné, je n’avais pas préparé de discours. Pendant une heure j’ai parlé avec mon cœur à ces compatriotes et je leur ai dit – nous avions aussi des visiteurs venus du continent : « écoutez, j’aurais été heureux d’être là à vous remercier et à passer le témoin, mais vous n’avez pas voulu que cela se passe ainsi. Du coup je dois accepter votre choix de me désigner pour vous représenter, et je ferai du mieux que je peux pour vous servir, cette fois-ci comme par le passé. Mais attention… Je veux que nous évitions de nous retrouver dans la même situation dans 7 ans à la même période. Essayons de régler ce qui peut l’être durant ces 7 années pour faire en sorte que nous ne retrouvions pas dans une situation où vous auriez à me demander de continuer. C’est ce que je leur ai dit. Donc il faut aussi prendre en compte la réalité de la situation, par opposition à cette idée fixe qui veut que Kagame s’éternise au pouvoir.

FT : Est-ce que la situation n’est pas difficile parce que vous êtes la figure politique la plus importante mais aussi de facto le leader d’une armée qui vous est loyale, et qu’en même temps vous devez vous assurer, dans l’intérêt du pays, que malgré tout quelque chose change car personne ne sera vous.

PK : Certainement. Le problème que nous avons va au-delà de la question d’avoir un double de moi. Il y a aussi le défi d’éviter d’avoir quelqu’un qui détruise ce que nous avons construit. C’est un problème de riche ; c’est un défi qui est beaucoup plus agréable à relever que ceux que nous avons connus avant. Pourquoi n’êtes-vous pas convaincus, plusieurs journalistes ou activistes des droits de l’homme ? Certes ils ont leurs arguments, qui peuvent intéresser les gens, voire affecter notre situation, très bien. Ceci dit dès lors qu’il est question des choix, de la vie des rwandais, seuls eux comptent. Je suis désolé. J’ai même dit publiquement à certaines personnes, et à certains de ces politiciens…d’aller se pendre.

FT : Qu’ils aillent se pendre ?

PK : Oui. Dès lors que les rwandais ont fait un choix et qu’ils en sont satisfaits.

FT : Nous devons aborder les questions économiques, mais avant j’ai une autre question, si je peux, dans le même esprit. Les occidentaux tendent à considérer que le Rwanda est une dictature. Mais vous considérez peut-être avoir créé une démocratie d’une autre nature, qui repose peut-être sur des traditions millénaires, et qui puise dans l’histoire du FPR, les camps en Ouganda, la manière dont vous avez acquis le pouvoir ?

PK : Abordons peut-être la question de la démocratie. Pas la démocratie à l’occidentale, car le concept de démocratie existe sans qu’on lui accole le qualificatif « occidental ». Si nous tombons d’accord sur ce point, alors c’est là que ma position prend sa source. Je regarde les éléments constitutifs de la démocratie de manière générale, hors la vision occidentale, car l’occidentaliser soulève d’autres questions. Je ne suis pas anglais, ni américain, ni français. Peu importe ce que ces peuples pratiquent, c’est leur affaire. Je suis un africain, un rwandais, et il doit y avoir des principes universels et des valeurs qui parlent à tous. Je ne suis pas là pour promouvoir l’Occident. Bien sûr il y a des choses que j’apprécie en Occident, des leçons qui me viennent de cette partie du monde, et que je souhaite répliquer. Mais cette idée de hiérarchisation, vous oubliez mon contexte local, en Afrique, au Rwanda, qui m’affecte tous les jours, et vous me recommandez de devenir quelqu’un d’autre.

Mon point de départ est de vous dire : « s’il vous plait, mettez cela de côté ». Existe-t-il une démocratie qui ne soit pas automatiquement occidentale ? Si la forme occidentale de la démocratie marche pour eux, tant mieux. L’autre jour, j’étais à l’Institut de Politique de l’Université de Harvard, et les étudiants m’accablaient de questions. A un moment, l’un d’eux a demandé : « que pensez-vous de Donald Trump ? ». A quoi j’ai répondu : « qu’est-ce que vous pensez de Trump ? Parce que c’est vous qui l’avez élu. Ok, je peux peut-être vous dire comment les actions de son administration nous affecteront ou pas, mais attendre de moi que je me prononce sur sa qualité, ce serait être présomptueux. Ce Monsieur, Trump, est le produit de votre démocratie. Cette démocratie que vous nous demandez souvent d’adopter, tout d’un coup vous vous plaignez de ce qu’elle a produit.

Rien n’est parfait, mais je vois ici au Rwanda les éléments et principes d’une démocratie qui est responsable devant le peuple, qui permet aux citoyens d’exprimer leurs choix, de rassembler des gens dont les idées, l’histoire, les perspectives, sont différentes autour d’un projet commun. C’est ça l’évolution de ce pays. La démocratie occidentale répond aux besoins de certaines sociétés qui ont une histoire particulière. Il y a des éléments, des éléments probants de démocratie dans notre système, mais celui-ci ne correspond pas au modèle démocratique occidental. Pour que j’adopte le modèle démocratique occidental, il faut que ce modèle s’accorde à nos vies et à une société dont le contexte et l’expérience est différente. C’est un débat qui se poursuivra encore longtemps, mais je pense que pendant qu’il se poursuit, nous devons continuer à vivre. Nous sommes des êtres vivants, qui vivons une vie réelle. Il ne s’agit pas d’utopie. Et je n’ai jamais compris la logique qui voudrait que quelqu’un d’autre décide de la manière dont je devrais conduire ma vie. Je ne crois pas que ce soit cela la démocratie. En fait si les gens croyaient vraiment aux principes de la démocratie, alors ils s’abstiendraient d’interférer dans la vie et les choix des gens, car il y a là une contradiction.

FT : Oui, et l’histoire récente – par exemple l’Irak, l’Afghanistan – n’est pas vraiment heureuse pour ce qui est de l’exportation de…

PK : La Libye. Cette affaire de la Libye. La Syrie. Pensez-vous que ces pays se relèveront ? Peut-être pas durant notre vie. Mais toutes ces histoires se sont produites au prétexte de la démocratisation. Le Colonel Kadhafi était un homme mauvais. Je me suis plus disputé avec lui qu’avec n’importe qui d’autre.

FT : C’est vrai ? Quel était le sujet de cette querelle ?

PK : Elle est née de sa prétention à être le Roi de l’Afrique et la façon dont il avait de dicter aux gens leur conduite. A une occasion, je me suis emporté à cause de cela. Il m’avait accusé d’être un agent de l’étranger, d’être proche des américains et des britanniques. Je n’ai pas pu me contrôler : je lui ai dit que ni mon caractère, ni ma vie, ni mon éducation, rien ne m’a préparé à être l’agent de qui que ce soit, au sens où je servirais les intérêts de quelqu’un d’autre et non les miens. Je lui ai demandé d’examiner mon histoire : « j’ai passé [à cette époque] plus de la moitié de ma vie dans les tranchées ; je n’aurais jamais fait cela au nom de quelqu’un d’autre, jamais. Alors n’osez plus jamais pointer un doigt dans ma direction, plus jamais, et me manquer ainsi de respect ». C’est comme cette idée que les choses doivent changer ici, que Kagame doit partir parce que c’est la volonté des occidentaux, ou encore, oh, ces organismes des droits de l’homme, champions de la promotion de la démocratie occidentale, qui racontent…La seule chose qu’ils disent est : « ce Kagame s’en sort plutôt bien, mais il reste au pouvoir au-delà de ce que nous pensons être la limite raisonnable ». Cela me rappelle aussi une autre conversation. J’ai beaucoup d’amis en Occident. L’un d’eux – non, 2 d’entre eux, à des moments différents, m’ont dit : « mais tu peux t’inspirer de ce que d’autres ont fait ; pourquoi tu ne préparerais pas quelqu’un pour te succéder ? ». Ils sont allés plus loin et ont même mentionné des noms de gens ici. - « Telle femme, ne peut-elle pas être Présidente ? ». J’ai répondu : « peut-être, pourquoi pas ? ». « Et un tel ou un tel ? », j’ai dit : « c’est possible ».

Et puis je me suis tourné vers lui et lui ai demandé : « Ok donc vous êtes en train de me suggérer des noms de remplaçants. Ok, bien. Vous choisissez qui va me succéder”. L’autre conversation est assez amusante. Je lui ai dit : « comme ça vous être en train de me demander pourquoi je ne choisirais pas mon successeur de manière à conserver le pouvoir ». J’ai rajouté : « du coup, ce sont les alternatives que vous me proposez : vous êtes en train de me conseiller de partir parce que cela correspond à la logique de la démocratie occidentale. Mais est-ce cela la démocratie ? », cette idée de dire : « soit tu choisis, soit on choisit pour toi ». Ce sont les options qu’ils m’ont données. Du coup je leur ai dit : « il y a une partie que vous avez oubliée : où sont les rwandais dans cette équation ? ». Et tout le ridicule, toute l’absurdité de cette situation apparaissait au grand jour. Permettez-moi de vous dire autre chose, parce que ça s’applique à moi et je pense que ça peut aussi s’appliquer aux rwandais : dès la minute où quelqu’un se présente devant moi et pense qu’il a de l’autorité sur moi, et le droit de me dicter ma conduite, alors je fais l’exacte l’opposé de ce qu’il me recommande.

FT : Peut-on parler d’économie. Le sujet est de savoir si ce récent ralentissement est passager, ou alors s’il signale une fin de cycle, avec l’obligation de penser à la prochaine étape pour le Rwanda ? Qu’est-ce qui se cache derrière ce ralentissement ?

PK : Je pense que les ralentissements sont inévitables. Il y en a même dans les économies les plus stables, mais nous parlons du Rwanda – c’est une question pertinente. Nous investissons continuellement dans une série de secteurs qui seront les fondations de notre économie : l’éducation, les compétences, la technologie, beaucoup de choses ; et puis la santé, etc. Nous voulons une population en bonne santé, éduquée, compétente, cultivée, etc. Ensuite toute l’infrastructure technologique. Nous ne sommes pas encore au niveau souhaité, mais nous progressons bien, ce que vous n’avez pas manqué de relever.

Deuxièmement, le secteur privé : celui-ci a été insuffisamment performant, trop petit ; ceci dit il est en forte croissance depuis 15 ans, ce qui a été très utile. Et puis nous avons créé cet environnement favorable aux affaires. Là aussi cela a beaucoup aidé, par exemple toutes ces lois que nous avons votées ont contribué à cette attractivité. Vous avez vu les classements « Doing Business » et d’autres classements, qui résultent d’un travail de fond efficace. Ensuite notre économie – deux choses. Plus l’intégration régionale est forte, mieux se porte notre économie. Et puis les externalités : le prix des matières premières, etc. Evidemment, on voit la Chine. Si la Chine souffre, nous en subissons tous les conséquences, en particulier le Rwanda car nous exportons des minéraux vers ce pays. Ces facteurs extérieurs, l’évolution du prix des matières premières, et même les problèmes de la région, quand bien même les projets d’intégration se multiplient, nous affectent. Comme tout récemment. Même cette « une » : « La période électorale est ouverte », a ses effets.

Mais comme vous le disiez, au sujet de ce qui nous permet de franchir un nouveau palier, si vous regardez les minéraux que nous avons, et d’autres que nous découvrons, nous sommes à un stade où nous nous disons que nous devons aller au-delà de la simple exportation de minéraux bruts : nous devons les transformer. Cette transformation a déjà commencé d’ailleurs ; cela prend du temps. Nous avons fait de nombreux investissements par ailleurs, qui vont payer. Un exemple est l’établissement d’une compagnie aérienne. Cela a coûté beaucoup d’argent, mais nous anticipons d’ores et déjà le point d’équilibre dans environ 1 an, où la compagnie devrait s’auto-financer. C’est la tendance, mais nous avons investi beaucoup d’argent dans cette entreprise au départ. Mais une compagnie aérienne n’est pas uniquement un projet commercial. Nous voulons qu’elle soit rentable, mais même si elle ne l’était pas, elle remplit d’autres objectifs. Nous avons vu une augmentation du nombre de touristes. Les revenus du secteur touristique ont progressé. Les gens viennent ici. Lorsque nous investissions dans des hôtels, les gens pensaient que nous étions fous. Ils se demandaient pourquoi nous faisions cela, mettre de l’argent dans des hôtels. Nous leur répondions que nous voyions l’opportunité de développer l’industrie touristique. Aujourd’hui, quand les visiteurs arrivent, ils ont le choix, et des endroits de qualité. C’est la même chose pour les compagnies aériennes. Peu d’entre elles desservaient notre pays, et cela rendait plus difficile le tourisme. Mais désormais, les visiteurs sont de plus en plus nombreux. Il y a plus d’hôtels, ceux-ci font le plein. Mais si nous n’avions pas enclenché cette dynamique, rien ne se serait produit. C’est ainsi que nous procédons. Evidemment entre temps nous continuons avec la dimension de la gouvernance économique. C’est l’autre chantier que j’évoquais, en parlant d’efficacité. C’est important pour une petite économie comme la nôtre de nous assurer que nous réduisons au maximum la corruption et les détournements, du coup nous veillons à construire des institutions et à produire des compétences.

FT : Quelqu’un a décrit tout ça comme un risque calculé.

PK : Pour l’instant ça marche. Si ça devait échouer, les conséquences seraient limitées.

FT : Il n’y a pas de risque de faillite pour le pays ?

PK  : Dans tous les cas, je ne vois pas d’alternative. Nous investissons dans tous ces domaines, et je pense qu’avec la découverte de nouveaux minéraux…et d’ailleurs, il y a là un autre défi dont nous discutons entre nous ; pour certains la découverte de ressources minérales est une malédiction. Ce à quoi je réponds non. Ma première malédiction est la pauvreté, et je ne peux pas laisser des richesses minérales devenir un problème. Elles seront forcément une solution. Nous nous préparons réellement à ça. Par conséquent, la prochaine étape – une fois de plus, pour revenir à votre question – que nous envisageons et sur laquelle nous travaillons est de construire des compétences : nous formons des gens. Nous nous dirigeons vers des secteurs qui peuvent nous permettre d’améliorer nos exportations ; nous allons vers l’horticulture ; nous allons désormais créer des industries de transformation ; d’ailleurs de plus en plus d’entreprises industrielles qui étaient en Chine se relocalisent ici.

FT : Mr le Président, vous avez dit quelque chose d’intéressant tout à l’heure, à savoir que vous aviez là un problème relativement agréable, ou que vous aviez eu à relever des défis plus redoutables. Vous avez décrit le succès de l’économie rwandaise ; vous avez décrit les prochaines étapes. Il est clair qu’il y a beaucoup de vitalité, et que tout cela est sérieux. Craignez-vous que certains de vos voisins estiment que la réussite du Rwanda devient trop éclatante ?

PK : Je ne veux pas donner l’impression de stigmatiser tel ou tel, mais on sait que cela se produit. Mais c’est pour cela que nous faisons le maximum pour être aussi amicaux que possible avec eux.

FT : Que dire de la République Démocratique du Congo ? Vous êtes un pays minuscule voisin d’un pays énorme, potentiellement très important, mais qui est dysfonctionnel. Et évidemment il y a cet héritage de tensions de part et d’autre de la frontière.

PK : Non, s’il y avait une arrivée de population et autres de notre côté de la frontière, nous gérerions le problème. Je ne pense pas que cela serait un désastre. Nous sommes capables de contrôler les choses. Même dans l’hypothèse où nous aurions 2 millions de personnes, et je crois que c’est la fourchette haute, cela ne changerait pas grand-chose ; nous pourrions faire face. Et puis plus tard, je suis sûr que nous serions aidés. Cela ne nous déstabiliserait pas. Ce à quoi on peut s’attendre au Congo, c’est une implosion ; mais le Congo a 9 voisins. Nous serions tous affectés. Et nous nous aurions notre part du problème. Mais la seule crainte que j’aie toujours eue, qui est beaucoup moins vive aujourd’hui, est l’insécurité venant de ce côté-là. Mais nous avons réglé le problème avec les années en développant certaines capacités. Il y a longtemps, lorsque nous menions une guerre à l’intérieur du Congo, c’était le résultat de problèmes que nous avions. Comment dire ? Plutôt que de permettre que vous portiez la guerre chez moi, ce qui détruirait tout, j’opterais pour l’inverse, et je porterais la guerre chez vous.

FT : Juste un rapide épisode historique, sur lequel il serait intéressant que vous vous exprimiez : il s’agit du M23 (les rebelles du M23). On a dit beaucoup de choses, entre autres que le Rwanda était impliqué à l’Est du Congo. Cela a nui à la réputation du Rwanda.

PK : Oui ça a beaucoup jasé, et nous avons eu les problèmes que nous avons eus…Nous rendrions toujours responsable le gouvernement britannique et ceux qui travaillaient pour leur compte. Il y en avait qui reprochaient au gouvernement britannique d’accorder de l’aide au Rwanda. Par la suite, ils ont même inventé une histoire disant que toute cette aide était utilisée pour financer la guerre…Toutes choses totalement infondées. J’ai le souvenir d’une dispute avec un Ministre britannique, qui m’a appelé au téléphone et m’a dit qu’il suspendrait l’aide. Cela m’a irrité et je lui ai dit : « écoutez, lorsque vous retirerez cet argent, pouvez-vous svp le donner au Congo ? Au moins vous aideriez les congolais avec votre argent ». La deuxième chose : depuis 23 ans, et jusqu’aujourd’hui, que nous sommes accusés de tous les torts au Congo, j’attends toujours qu’un de ceux qui nous accusent d’être allés au Congo pour exploiter les ressources, les mines, les minéraux, nous dise précisément ce que nous avons donc obtenu, ce que nous en avons fait,…Mais ils évitent toujours le vrai sujet, dont nous leur avons parlé dès 1994 : la question sécuritaire. Nous leur rappelions même à l’époque qu’eux-mêmes étaient conscients du problème puisqu’ils avaient mis sur pied la force de la Monusco justement comme réponse à ce problème. Mais alors quel a été le résultat ? Au final, il s’est avéré que l’ONU y est allé se reposer, tandis que la communauté internationale, tranquillement, se convainquait que la force de l’ONU sur le terrain faisait le travail, que la stabilité était revenue, et donc que peu importe ce qu’ils y faisaient avant, les affaires pouvaient reprendre. A aucun moment ils n’ont fait face à ce problème sécuritaire. Mais nous y sommes allés, et nous avons toujours expliqué. Et le fait est que le problème du M23 n’a jamais été le nôtre.

FT : Il y a une autre affaire, sur laquelle je voulais vous entendre. C’est une affaire interne, mais elle est intéressante. Est-il vrai qu’il y a 3 ou 4 génocidaires au Royaume-Uni ?

PK : En somme, rapidement, cette affaire court depuis 4 ans, je crois, et il n’y a pas l’ombre d’un doute, toutes les preuves sont là, qui établissent que ces personnes sont des génocidaires. Les faits sont là, les témoignages, il y a des preuves. Autre chose : nous avons même demandé, notre gouvernement, et en fait la première requête était que ce type de personnes…Ils ont demandé des preuves. Du coup nous avons envoyé leurs dossiers, tout ce que nous avions, parce qu’ils ont demandé que nous prouvions d’abord qu’il y avait matière à poursuite. La deuxième chose était que nous leur demandions d’extrader ces gens non seulement parce qu’il y avait de quoi les juger, mais parce qu’ils étaient également liés à d’autres affaires qui avaient déjà été jugées. Je leur ai donc demandé s’ils pouvaient nous les envoyer. A ce moment-là, la question a cessé d’être celle de ces génocidaires hébergés par le Royaume-Uni pour devenir celle de la qualité du système judiciaire rwandais et de la confiance qu’on pouvait avoir en lui : est-ce que ces gens auraient un procès équitable, etc. C’est désormais nous qui étions sur le banc des accusés, pour répondre à la question de la fiabilité de notre système judiciaire. Quand nous avons vu toutes ces complications, et puis la politisation de cette histoire, puisque ces organisations des droits de l’homme sont arrivées, Amnesty International et consorts, disant qu’il ne fallait surtout pas extrader ces gens, nous avons dit : « OK puisque vous ne voulez pas les extrader, ne le faites pas. Peut-être avons-nous un mauvais système judiciaire, très bien. Puisque vous avez un bon système, pouvez-vous prendre l’affaire en main et les juger ? ». Aujourd’hui ces personnes ont été relâchées ; elles sont libres. Le dossier a été fermé.

FT : J’ai entendu dire qu’il y avait des recherches ADN qui apportent un nouvel éclairage sur le Rwanda tel que nous le comprenons, et même sur votre situation personnelle.

PK : OK je vais vous dire, je n’ai rien à cacher. Ce Monsieur, un Professeur de Microbiologie à l’Université de Stanford, m’expliquait des choses sur le séquençage des gènes, la cartographie des êtres humains, etc., et en quoi tout cela est utile, par exemple pour prévenir des maladies génétiques. Il m’a révélé beaucoup de choses sur cette science, et cela m’a intéressé. Une connaissance m’a dit que cette science, justement, peut confirmer ou contredire ces théories politiques qui nous ont créé des problèmes, parce qu’il faut savoir que les belges ont essayé, dans les années 60, mais sans succès, de démontrer que nous étions différents ici au Rwanda.
Vous avez probablement entendu parler de ça, j’ai répondu que je n’avais aucun problème. D’ailleurs, j’ai rajouté que cela m’était même égal d’avoir mon patrimoine génétique. Je lui ai dit qu’il pouvait fouiller dans mon ADN et mes gènes pour trouver ce qu’il en est. En fait, j’avais fait un test et donc j’en savais un peu sur moi. Nous étions censés faire cela, prélever des échantillons de gens dont on pensait qu’ils appartenaient à un groupe ou un autre, et donc dresser une cartographie pour faire apparaitre les ressemblances et les différences. Parce que nous aurions pu trouver des points communs, ou encore nous apercevoir que les différences sont essentiellement le fait de la politique ou autre. J’ai dit que j’étais d’accord avec cela, parce que dans le débat politique ici, j’ai toujours parlé publiquement et expliqué aux gens que tout cela était stupide. Commençons par l’idée que nous serions différents. Et quoi donc ? Des gens différents ne sont pas censés vivre ensemble ? Les gens seront toujours différents. Et politiquement, pour nous, alors que nous sommes en train de réconcilier notre société et éliminer les germes de la division, j’ai toujours dit que nous sommes différents de toute façon : certains sont petits de taille, d’autres grands, certains minces, d’autres costauds, certains sont…Mais nous restons des êtres humains. Pouvons-nous vivre ensemble et heureux à l’intérieur d’une frontière ou même d’une pièce ? Quel est le problème ? Même si nous étions différents, cette différence ne devrait pas être un problème. Nous devrions en faire une force. Et si nous sommes pareils, alors ces idiots qui essaient de nous diviser devraient savoir qu’après tout ces différences supposées n’existent pas. Dans tous les cas, ça marche.

FT : Est-ce que le vôtre dit quelque chose d’intéressant ?

PK : Le mien est extrêmement intéressant parce que, par exemple, ils ont trouvé quelque chose – dans ce processus, il y a ce qu’ils appellent l’hybridation, c’est-à-dire la manière dont différents gènes se combinent en vous, et donc ils m’ont dit que plus vous avez de gènes hybrides, meilleure est votre santé. Mon taux d’hybridation est en fait élevé, plus élevé que la normale. Les autres détails, je vous les épargnerai.

FT : Mais cela signifie-t-il qu’il y a du Hutu en vous ? Il doit y en avoir.

PK : Il doit, parce qu’en regardant...vous voyez, vous ne pouvez pas savoir. Je ne sais pas encore quels gènes sont hutus et quels…mais je peux seulement dire pourquoi je pense qu’il devrait y en avoir ; la raison est cette diversité dans le patrimoine génétique…

FT : Cette hybridation ?

PK : Oui. Ceux qui cherchent à nous diviser, et expliquent qu’ils sont différents, devraient la fermer.

FT : Je sais que le temps passe, mais dites nous quand vous avez décidé que l’anglais serait la langue officielle.

PK : C’était une décision importante. Certains membres du gouvernement et du parti étaient sceptiques quant à l’opportunité d’une telle décision, si nous n’allions pas au-devant de problèmes inutiles. Mais j’ai insisté en disant : un, tenons compte de ce que 90% de nos relations commerciales et autres sont avec le Kenya, la Tanzanie, l’Ouganda, etc. Ensuite, évidemment, j’ai souligné l’identité de nos principaux donateurs, il se trouve que pendant longtemps le Royaume-Uni était notre principal soutien. Evidemment j’avais d’autres motivations à l’esprit, au-delà des plus évidentes. Il y en avait une, pratique : nous avions tant de personnes qui avaient vécu en Ouganda, au Kenya, en Tanzanie, et qui étaient revenues au pays ; probablement plus d’un million, et ils ne parlaient pas le français. Elles étaient anglophones. Et il y en avait qui avaient vécu dans des pays anglophones en Occident, ou au Canada, ou encore aux USA, et qui revenaient également. Eux non plus ne parlaient pas français, et nous n’allions pas les forcer à apprendre le français. Mais la dimension pratique, vraiment, de la convergence avec l’Afrique de l’Est, le commerce, les échanges, etc. a été importante. Par ailleurs je crois avoir dit aux français que de toute façon cette domination française nous a créé des problèmes, et que par conséquent si nous avons l’occasion de nous en débarrasser ou de réduire leur présence ici, il faut considérer cela comme un des facteurs principaux…Du coup je l’ai dit aux membres du gouvernement, je l’ai dit à tout le monde ; je suis sûr que certains ont dû le répéter aux français. J’ai dit : « OK nous n’allons pas interdire le français, mais il restera une parmi plusieurs langues officielles. Donc nous avons désormais 3 langues officielles – en fait 4 d’ailleurs, qui sont le Kinyarwanda, l’anglais, le français, le Kiswahili.

FT : Je vous suis reconnaissant de nous avoir accordé tant de temps, par conséquent vous m’excuserez – je voudrais juste enchainer sur une dernière question, la dernière question. Je reviens à cette question du leadership, celle de la succession. Le moment venu, comment allez-vous vous y prendre ?

P. K : Dans l’ensemble, d’aucuns pourraient dire que c’est une affaire compliquée, mais je pense aussi que c’est possible, faisable. C’est risqué, la clé sera le processus plus que la personne, pour diverses raisons ; l’une d’elles étant que si quelqu’un était désigné, cela serait aussi dangereux. L’idée est d’arriver à cette personne de façon consensuelle. Il n’est pas nécessaire de choisir quelqu’un tout d’un coup, car dans la minute qui suit, cela créé des problèmes à cette personne. Donc il faut être prudent. Mais je pense avoir un rôle à jouer, pas en désignant quelqu’un et en l’imposant, mais en étant partie prenante du processus. Je peux même l’influencer, sans aucun doute, car au fond de moi je suis aussi capable de juger. Je serai partie prenante de ce processus, inévitablement. Je ne vois pas comment je pourrais me désintéresser de la question de l’identité de celui qui viendra après. Je ne peux pas, pour des raisons évidentes. Il faut éviter de créer des problèmes à celui ou ceux qui pourraient éventuellement être appelés à jouer le rôle principal, et donc il faut garder à l’esprit cette volonté de consensus, et en même temps il faut s’assurer que cette personne a les qualités requises pour préserver ce qui a été fait de bien, ce qui a été construit, peut-être le faire différemment car ce sera une personne différente. Mais le cap doit rester l’intérêt du pays et des citoyens. Donc il y a des critères que nous pouvons mettre sur pied. Cela se fera. Parce que voyez-vous, je suis réaliste aussi, et je le redis, publiquement : même si j’étais le type de personnes passionnées par le pouvoir, prêtes à tout pour rester Président, il n’en demeure pas moins qu’il arrive un moment, que cela se passe naturellement ou autrement. Par conséquent, je ne suis pas le genre qui refuserait d’y penser. Il n’y a aucun moyen d’éviter cela, mais en revanche on peut faire sorte d’éviter le chaos.

D’après le Magazine Financial Times


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