De la démocratie directe et de ses évolutions : Le cas d’Athènes et du Rwanda précolonial

Publié par IGIHE
Le 1er juin 2017 à 07:56
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Mutatis mutandis, l’Ingando et l’Ubudehe sont proches de la Boulè athénienne (Conseil délibératif), les Gacaca et les Abunzi de l’Héliée (Tribunal populaire).
Quelle a été l’évolution de ces pratiques anciennes de démocratie « directe » dans l’un et dans l’autre cas ?

La démocratie n’est pas sortie toute armée de la cuisse de Jupiter, telle Athéna ! Ni la philosophie. Ni l’économie etc. Seuls les mots sont grecs, d’origine. Mais pas les réalités, qui sont universelles parce qu’universellement nécessaires. Nécessité est mère d’invention. Les grandes questions sont universelles. Seules les réponses varient selon les groupes sociaux considérés (en un lieu donné et à un moment donné).

En grec ancien, le mot « demos » signifie à la fois une portion de territoire et le peuple qui y vit. Ensemble. Et toute société a besoin d’organiser le vivre ensemble, d’instituer la solidarité (de solidaire, du latin juridique in solido « pour le tout ; responsable de tout ») au service du bien commun et de la « chose publique » (res publica), à distinguer de « la chose privée » (res privata). C’est l’athénien Aristote lui-même qui nous rappelle l’évidence : « Ce n’est pas seulement pour vivre ensemble, mais pour bien vivre en semble que l’on crée un État ».

C’est ainsi que, vers 594-593, Solon, alors premier magistrat d’Athènes,institua un conseil délibératif (la Boulè) et un tribunal populaire (l’Héliée) pour résoudre l’extension excessive de la propriété privée : les petits paysans, endettés, finissaient par tout perdre et tomber en esclavage.
Pour reprendre une définition communément admise, la démocratie est « le pouvoir du peuple, pour le peuple, par le peuple ». La démocratie directe est la forme la plus fidèle aux origines du mot et du concept : le peuple exerce lui-même les pouvoirssans la moindre délégation à des représentants. Ou en déléguant le moins possible : on parle alors de démocratie semi-directe.Tel a été le modèle athénien du VIème siècle av. J.-C. Il était en fait semi-direct car il à Athènes, du temps de l’Agora et de l’Ecclésia, il existait une dose de représentativité.

Même si, au début du siècle, elle était réduite à sa plus simple expression : le principal travail des conseillers (la Boulè) était de recueillir les propositions de loi présentées par les citoyens, puis de préparer les projets de loi pour pouvoir ensuite convoquer l’Ecclésia. Quant aux magistrats du tribunal populaire(l’Héliée), ils géraient les affaires courantes en veillant à l’application des lois.

La démocratie directe, stricto sensu, allait devenir de plus en plus difficile à appliquer, y compris à Athènes. En effet, dès la fin du VIème siècle av. J.-C., à l’époque de l’archonte Clisthène (524-523), la Boulè devient une assemblée de 500 membres renouvelés chaque année et tirés au sort. Sans compter que les citoyens étaient en classes censitaires par rapport à leurs revenus fonciers. À la même époque, on va retrouver un modèle comparable dans la République romaine (509-27), dont la devise était : « le Sénat et le peuple romain ».

Il a fallu attendre la Renaissance européenne, au XVIème siècle, pour voir repousser les surgeons gréco-romains de ladémocratie occidentale,(à dominante) représentative : en Angleterre, à partir du XVIIème siècle avec l’avènement de la monarchie parlementaire, et, dès la fin du XVIIIème siècle, en France et en aux États-Unis, nouvellement indépendants. Pour le reste de l’Europe, il a fallu attendre le Printemps des peuples(1848) et l’Unification italienne(1861) et allemande (1871). Enfin, dans un pays comme la France, il a fallu 59ans pour passer du suffrage censitaire(1789) au suffrage universel masculin(1848) et 94 ans pour que les femmes accèdent au droit de vote(1944). La démocratie est donc une invention continue et qui n’est jamais finie. Elle n’a ni commencement ni fin. Elle n’a pas non plus de terre d’élection.

C’est ainsi que, en Afrique (noire) précoloniale, dans un pays comme le Rwanda, il se pratiquait une démocratie directe et inclusive. En effet, à côté des institutions étatiques au sommet du Royaume, existaient quatre institutions de proximité : les Abunzi, les Gacaca, l’Ingando et l’Ubudehe.

ABUNZI (littéralement : « Réconciliateurs », « médiateurs »). Dans le Rwanda traditionnel, les Abunzi étaient des hommes, connus dans leur communauté pour leur intégrité personnelle, qui étaient invités à intervenir en cas de conflit. Chaque partie en conflit choisissait une personne considérée comme digne de confiance, connue commeayant de grandes qualités de médiateur et peu susceptible d’aliéner l’une ou l’autre partie. Le but de était de régler les différends et de concilier les parties en conflit afin de rétablir l’harmonie au sein de la communauté touchée.

GACACA (« Tribunaux traditionnels » ; littéralement : « clairière où les gens se réunissent », urucaca désignant un lopin de gazon) : Dans la tradition, une communauté se réunissait pour discuter de questions préoccupantes, des conflits internes. Les gens de grande intégrité connus sous le nom de inyangamugayo (« ceux qui refusent le déshonneur ; les sans reproche ») facilitaient une discussion à laquelle n’importe quel membre de la communauté pouvait prendre part. Une fois que tout le monde s’était exprimé, les inyangamugayo prenaient une décision sur la solution au problème. Si celle-ci était acceptée par tous les membres de la communauté, la réunion se terminerait par le partage d’une boisson comme signe de réconciliation.

INGANDO (« Camp de solidarité (citoyenne) » ; littéralement, « Étape ou lieu d’arrêt ou de cantonnement ; campement pour plusieurs personnes »):Ingando traditionnel était une retraite pendant laquelle les personnes âgées ou jeunes, dirigeants ou non, quittaient leurs maisons et restaient regroupés dans un endroit pour méditer et partager des idées sur la manière de résoudre des problèmes concernant leurs communautés ou la nation. Les participants à Ingando pouvaient y discuter de l’élaboration d’une stratégie pour la guerre ou, tout simplement, des problèmes de sécurité alimentaire.

UBUDEHE (« Développement communautaire (local) » ; littéralement : « Ensemble de personnes cultivant ensemble » ; d’où « grand nombre de gens ; réunion »). L’Ubudeheest une pratique traditionnelle d’action collective destinée à résoudre les problèmes du monde agricole essentiellement : un ensemble de personnes se réunissaient pour accomplir collectivement une activité agricole. Tout se déroulait en chansons et se terminait par le partage autour d’une bière préparée par le principal bénéficiaire de l’Ubudehe.

Mutatis mutandis, l’Ingando et l’Ubudehe sont proches de la Boulè athénienne (Conseil délibératif), lesGacaca et les Abunzi de l’Héliée (Tribunal populaire). N’en déplaise à Aristote et autres occidentaux « technocentristes », pour qui tous ceux qui n’ont inventé ni l’agora ni la poudre ni le canon sont des « barbares » : dans les savanes est-africaines, l’espace public est une clairière. Tout « naturellement ».
Au Pays des mille collines, c’est tout naturellement que les outils de démocratie de proximité ontété restaurés et (ré) introduits, après le Génocide contre les Tutsis, pour (re)bâtir un modèle politique endogène : l’Ingando en 1997, l’Ubudehe dès 2001, les Gacaca en 2002, les Abunzi en 2004.

Ils font partie d’un ensemble de 12 solutions endogènes dites localement conçues (SLC)et des procédures qui permettent d’augmenter l’implication des citoyens _TOUS ET TOUTES _ dans la vie politique et d’accroître leur rôle dans les prises de décision.Le recours aux solutions endogènes est inscrit dans la Constitution dans son article 11(Culture rwandaise comme source de solutions endogènes). Et ces SLC constituent la base de la démocratie (à dominante) participative, elle-même inscrite dans l’article 48 de la Constitution de 2003, révisée en 2015.

Ainsi donc, au Rwanda après le Génocide contre les Tutsis et dans le but de sortir vraiment de la colonisationaux origines de l’idéologie génocidaire, la démocratie de proximité a évolué vers la démocratie (à dominante) participative : celle-ci est, en dehors de la démocratie directe, celle qui permet au peuple, le plus large possible, d’exercer le plus possible les pouvoirs de gouvernement les plus étendus De même, les surgeons de la démocratie semi-directe ou (plutôt) semi-représentative de l’Antiquité gréco-romaine avaient repoussés, après la Renaissance, pour donner naissance à la démocratie (à dominante) représentative occidentale.

L’auteur de cette opinion est un franco rwandais, Dr TWAHIRWA André, Africaniste​
Élu local en Île-de-France


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