De l’école du Caméléon et de l’opposition politique au pays de Gihanga

Redigé par Twahirwa André
Le 14 août 2017 à 10:31
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“Et que fait le caméléon quand il arrive dans un endroit ? Il prend la couleur du lieu. Ce n’est pas de l’hypocrisie… C’est d’abord la tolérance et le savoir-vivre. Se heurter les uns les autres n’apporte rien. Jamais on n’a rien construit dans la bagarre. La bagarre détruit. Donc la mutuelle compréhension est un grand devoir. Il faudrait toujours chercher à comprendre notre prochain. Si nous existons, il faut admettre que lui aussi il existe” (Amadou Hampaté Bâ, À l’école du Caméléon).

Leçon du caméléon : le dialogue à la recherche du consensus pour le bien vivre ensemble. Aux antipodes de l’affrontement et du doute méthodique prêché par Socrate et revisité par Descartes. Autrement dit, loin de la controverse et de la bagarre autour des « Idées immuables et universelles » (le Beau et le Bien, la Vérité, la Liberté, la Tolérance…) dans un débat réservé aux gens de bonne compagnie, aux élites.

Dialogue et démocratie directe dans le Rwanda précolonial

Dans la vie de la cité, « l’école du caméléon », c’était la Palabre sous le baobab, au Sahel dans le pays d’Hampaté Bâ, ou sur le Gacaca, dans les pays des savanes est-africaines comme le Rwanda. Une « palabre » inclusive et toujours pragmatique. En effet, l’Assemblée ne cherchait qu’une seule chose : résoudre des conflits au sein de la communauté ou accoucher de solutions les meilleures pour le bien commun.
Dans le Rwanda précolonial, le Gacaca, l’Ingando et les Abunzi mais aussi l’Ubudehe étaient les quatre piliers de la démocratie de proximité. Le Rwanda post-génocide a transposé ces pratiques de la démocratie directe dans la vie politique actuelle : avec bien d’autres « solutions endogènes », elles constituent les outils de la démocratie (à dominante) participative.

Lire à ce propos : La Démocratie directe à Athènes et au Rwanda précolonial.

Le multipartisme importé et ses clivages idéologiques

Les clivages idéologiques de type gauche/droite n’ont aucun sens au Pays de Gihanga : ils n’ont aucune légitimité historique ou culturelle. La Belgique et la France n’en avaient cure quand elles ont « importé » et imposé leur multipartisme (de l’affrontement et de la bagarre), la Belgique en 1959 et la France en 1991. La première expérience a mené, dès 1963, le pays à la démocratie ethnique et aux pogroms à répétition contre les Tutsis ; quant à la seconde, elle a mené, en 1993, à la création du Hutu power, le fer de lance du Génocide contre le Tutsis, l’année suivante.

Aujourd’hui, la soi-disant « opposition en exil » a pignon sur rue notamment en Belgique et en France. Elle ne rêve que d’une chose : rétablir la démocratie ethnique et, pour la troisième fois, le multipartisme d’affrontement, celui-là même qui a mené inéluctablement au Génocide et qui est, pourtant, en perte de vitesse dans les démocraties occidentales.

Opposition dans le dialogue au Rwanda post-génocide.

Au Rwanda, l’aliénation coloniale a été si destructive qu’elle a mené le pays au Génocide. Pour se reconstruire, le Pays de Gihanga ne pouvait que renouer avec ses racines. Une véritable révolution copernicienne, le retour aux sources et le choix pour un développement endogène. Avec, au centre du Renouveau, le dialogue et le partage du pouvoir. Partage et non départage comme cela était proposé dans les Accords d’Arusha. Partage d’un projet commun et conçu en commun. Et non celui du parti majoritaire qui laisserait aux formations minoritaires tout simplement quelques portefeuilles prédéfinis et un peu de place dans l’Armée ou dans la Police nationale.
Le Projet commun porte le nom de Vision 2020, résultat d’un long processus de consultations nationales qui ont été initiées en 1997 et qui ont duré presqu’une année (mars1998-mai 1999). Ce premier dialogue national impliquait toutes les catégories, comprenant les opérateurs économiques, l’Etat, le monde académique et la société civile.

Dans la foulée, la démocratie participative allait être inscrite dans la toute nouvelle Constitution de 2003, réformée en 2015 : bien plus que la simple alternance politique, la participation réelle du peuple à la prise des décisions et ses outils, les solutions endogènes, dont le « Conseil du dialogue national » et « la Retraite nationale sur le leadership » qui sont l’occasion de faire, chaque année, le bilan et la relance du programme national à long terme.

Inscrit aussi dans la nouvelle Constitution, le « partage équitable du pouvoir » entre toutes les formations politiques dans le cadre du « Forum national de Concertation des Formations Politiques, [qui] rassemble les formations politiques pour des raisons de dialogue politique, pour construire le consensus et la cohésion nationale ». À l’instar de ce qui se passe en France depuis l’élection d’Emmanuel Macron, chaque formation apporte sa sensibilité spécifique liée à son Histoire et à ses racines plus ou moins lointaines. C’est le cas notamment pour le Mouvement démocratique rwandais (MDR) de l’actuel Président du Sénat, pour le Parti social démocratique (PSD) de l’actuel Premier Ministre et pour le Parti libéral (PL) de la Présidente actuelle de l’Assemblée nationale. Les deux dernières formations avaient présenté des candidats aux Présidentielles 2010.

Et si, aujourd’hui, le Front patriotique est majoritaire, de par son rôle dans l’Histoire récente du pays et par le charisme de son président, il ne peut détenir plus de 50% des portefeuilles ministériels. Plus de la moitié des partis participant au Forum sont représentés au Parlement. Enfin, au pays du tourisme durable, de la diversification des énergies, du zéro sac plastique et d’un arbre abattu-un arbre planté, le Parti démocratique vert de Frank Habineza, un ancien du FPR, a toute sa place dans le Forum.

Lire aussi : Du départage et du partage du pouvoir

Le partage équitable du pouvoir est une des explications du « miracle rwandais ». Il est, en effet, source de la stabilité nécessaire à la réalisation d’un projet à long terme comme la Vision 2020, qui est dans sa dernière phase et va laisser place à la Vision 2050, aujourd’hui en gestation. Et pour quelle(s) raison(s) changer une équipe qui gagne et un modèle qui fait gagner, un modèle efficace et cohérent parce qu’endogène ? Et cela au seul nom de l’Idée de l’Alternance, érigée en principe universel et sacré ! Mais, en 1994, le Rwanda a appris _ et à quel prix !_ qu’il ne peut compter que sur lui-même d’abord.

Twahirwa André, africaniste et élu local en Île-de-France.


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